Attaque mauritano-française contre Al Qaida


saharamedia
Mercredi 28 Juillet 2010



Attaque mauritano-française contre Al Qaida

Entre alliance et poker-menteur

L’armée mauritanienne aurait mené une attaque contre une base d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), faisant six morts et provoquant la fuite de quatre éléments terroristes parmi lesquels un blessé, le jeudi 22 juillet dernier, selon le Ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, assurant l’intérim du Ministre de la Défense, Mohamed Ould Boilil. Une déclaration faite dans la matinée du  vendredi 23 juillet, au cours d’un point de presse. Le coup contre le mouvement terroriste aurait permis de saisir un important lot de matériel et de documents. Cette action aurait été décidée sur la base de renseignements faisant état d’une attaque du mouvement terroriste, contre des unités de l’armée mauritanienne stationnées dans le secteur de Bassiknou, prévue pour le 28 juillet prochain. Renseignements fournis par la France.  Il se serait donc agi d’une opération «préventive».  Les «trophées» de l’attaque, morts calcinés et armes, ont été montrés à la télévision mauritanienne.

 

Mais la première sortie d’un officiel mauritanien évoquant cette affaire  est intervenue plusieurs heures après des informations faisant état, elles, de l’attaque, en plein désert, d’un commando français, contre une base d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). L’objectif aurait été la libération de l’otage Michel Germaneau, un vieil homme âgé de 78 ans, enlevé le 19 avril dernier au Niger, et séquestré, depuis, au Nord Mali, par un groupuscule terroriste, dont l’émir, un certain Abou Zeid, est présenté comme un homme «cruel et impulsif», déjà responsable de l’exécution d’un otage britannique. Abou Zeid avait adressé un ultimatum à Paris, exigeant la libération, avant le 26 juillet, d’éléments détenus en Mauritanie. Faute de quoi il procéderait à l’exécution de l’otage, qui souffrirait, en plus, de problèmes cardiaques, dans un milieu où aucune prise en charge médicale n’est imaginable. La première salve d’informations sur cette opération avait été distillée,  dans la soirée du jeudi – la veille, donc, de l’annonce mauritanienne – par des sources espagnoles, notamment le très sérieux quotidien «El Pais». Considérant que l’attaque mettait en danger la vie de ressortissants espagnols encore retenus au Nord Mali, Madrid était farouchement opposé à la démarche.

Quelle que soient la réalité exacte de cette opération,  elle a déclenché un début de colère à Bamako, les autorités maliennes n’ayant pas été avisées avant le déclenchement de celle-là à l’intérieur de leur territoire national, à environ 150 kilomètres de la frontière mauritanienne. Ce qui explique l’envoi, à Bamako, d’une délégation conduite par le ministre de la Défense, Hamady Ould Hamady, et d’autres hauts responsables sécuritaires, pour calmer le jeu.

Plusieurs jours après l’attaque – les attaques? – la Mauritanie et la France, ne parle donc pas le même langage. Plus qu’un décalage sémantique, serait-ce qu’elles ne parlent de la même chose? Flottements, incertitudes… Divers témoignages, recueillis, au Nord Mali, par différents organes  de presse, notamment Reuters et AFP, évoquent un «mouvement d’avions», dans les zones de Kidal et Gao. D’où la thèse d’une attaque héliportée contre les éléments du mouvement terroriste.

Otage introuvable : entre succès et échec

L’action décrite par les Mauritaniens, parfaitement réussie, au plan militaire, est un rude coup porté à la nébuleuse islamiste, avec la mise à mort de six de ses combattants. Celle reconnue par les Français, avec son objectif, clairement avoué, de libérer un otage,  est, par contre, un lamentable échec, puisque Michel Germaneau n’a pas été retrouvé. Le ministère français de la Défense admet que 20 à 30 de ses commandos ont appuyé le coup, mené par l’armée mauritanienne, dans le but de libérer le vieil homme. Mais, à Nouakchott, on ignore totalement cette thèse, le gouvernement mauritanien s’agrippant à celle de «l’action préventive». La Mauritanie reconnaît, tout juste, «un soutien» de renseignements.  C’est assez différent, tout de même, de  l’appui «logistique et technique», qui plus est de la «participation» de soldats, admis, au même moment, par le gouvernement français.

Que dire, alors, de l’hypothèse d’une double intervention, menée par des éléments mauritaniens et commandos français, au cours de la même soirée et à des endroits différents du territoire malien? Cas de figure hautement improbable qu’aucun protagoniste n’a, d’ailleurs, osé servir.  A chacun son impératif. Ainsi, Paris ne peut admettre avoir confié la libération d’un otage français, dont la vie ne tient qu’à un fil ténu, une   opération d’une extrême délicatesse, aux seules forces mauritaniennes. Nouakchott ne saurait, pas plus, admettre avoir offert, à la France, la «couverture» d’une action militaire en territoire malien. Option en contradiction avec l’esprit –  et même la lettre – des engagements liant les pays de la sous-région (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger), dans le cadre de la coordination en matière de lutte contre le terrorisme, rejetant toute idée  d’implication de forces étrangères, lors des réunions entre états-majors, à Tamanrasset et Alger. Le «droit de suite», pour chacune des armées de la sous-région, lors de traques d’éléments terroristes,  sur le territoire des Etats concernés par la lutte contre le terrorisme, serait assortie de la non-admission de forces étrangères au Sahara et au Sahel, laisse-t-on entendre, de sources officieuses, à Bamako et Alger. Le mutisme des officiels dans ces deux capitales serait, alors, le signe d’une désapprobation, silencieuse, de l’action de jeudi soir.

Bref: les impératifs de communication et objectifs propres à chaque gouvernement plongent l’alliance, stratégique et structurelle, entre Paris et Nouakchott, dans une conjoncture de style «poker-menteur». Au grand agacement d’Alger et Bamako  chez qui l’implication des forces françaises restent toujours très peu appréciée.

Nouvelle donne

En tout cas, le coup du jeudi 22 juillet dernier marque un pas de plus de la Mauritanie,  dans la guerre contre cet ennemi invisible que constitue la mouvance islamiste terroriste sous-régionale. Ce qui implique un effort supplémentaire, au plan de la sécurité et de la mobilisation, pour faire face à la réaction, probable, d’Al Qaida. Du coup, l’opposition demande des comptes et exige clarification, à propos de la «présence» des forces françaises   sur le sol national, tout en vilipendant la manœuvre imprudente d’un pouvoir engageant le pays dans une guerre, sans l’aval du Parlement. Position exprimée dans une déclaration de la Coordination de l’Opposition Démocratique (COD), samedi dernier.

Au plan sous-régional, dimension qui renvoie, obligatoirement, au comportement de «l’hydre» terroriste, le risque est grand de voir, à la faveur des développements sécuritaires du week-end écoulé, Al Qaida version Sahara-Sahel multiplier les enlèvements d’otages occidentaux, pour s’en servir de boucliers humains contre d’éventuelles attaques. Une autre interrogation porte sur l’avenir de la timide alliance, dans la lutte contre le terrorisme,  entre les différents Etats sous-régionaux, alliance dont les contours ont été, à peine, définis, à l’occasion d’une série de rencontres au cours de l’année 2010. Entre la «mauvaise» solution du paiement de rançon et «l’imprudence» des attaques commandos pour délivrer les otages,  surtout quand elles ne sont pas couronnées de réussite, la lutte contre le terrorisme devient bien pire qu’un cercle vicieux: une lame à double tranchant qui pourrait se transformer en piège infernal, pour des Etats aux  fondements très aléatoires.

Amadou Seck

 















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