Au-delà de Bruxelles, quelles chances pour le dialogue inclusif


saharamedia
Jeudi 1 Juillet 2010



Bruxelles a abrité, les 22 et 23 juin, les  assises de la table ronde des partenaires au développement et bailleurs de fonds de la Mauritanie. L’événement a connu un succès «éclatant», selon la thèse des autorités de Nouakchott. La preuve: une enveloppe de  3,2 milliards, sous forme de  promesses de financement de différents programmes économiques et sociaux du pays, pour les trois prochaines années, qui dépasse, largement, les attentes les plus optimistes. D’où une véritable logorrhée nourrie par  des salves d’autosatisfaction, dès la fin des travaux. On se félicite, certes, du gros travail abattu par le gouvernement pour arriver à un tel résultat. Toutefois, au-delà de la rencontre, qui devait, surtout, servir de baromètre pour l’évaluation d’engagements politiques précédents, il faut s’interroger sur les «nouvelles chances offertes» au  dialogue inclusif, dans la patrie du million de poètes. Attention donc au triomphalisme, le plus difficile est à venir. La Mauritanie doit retrouver sa cohésion, dans le cadre d’une véritable réconciliation autour d’un consensus sur l’essentiel, laissant intacte la ligne de démarcation pouvoir/opposition, nécessaire à l’expression du système de démocratie partisane.

 

Le pays se prépare à célébrer le cinquantenaire de l’indépendance nationale, sous fond d’histoire récente hantée par les régimes d’exception et un système de multipartisme et de pluralisme plus formel que réel. En fait, un parcours émaillé de rendez-vous  totalement ratés avec la démocratie. Un chemin sur lequel se dressent, encore, une multitude de barrières. On en veut pour illustrations les déclarations et signaux émis au sein de la majorité et de l’opposition, après la tenue de la table ronde.

Saut d’obstacles

Après l’invitation au dialogue du président de la République,  non encore officielle et transmise, de manière indirecte, à l’opposition, par le président du Pacte National pour la Démocratie et le Développement (PNDD-ADIL), Yahya Ould Ahmed El Waghf, ex Premier ministre, on avait noté  la très réservée réponse de celle-ci, soucieuse d’éviter «la précipitation» et un éventuel «nouveau piège». Du coup, on était retombé, depuis le début du mois de juin, dans un «silence-radio» total, jusqu’à la fin de la table ronde de Bruxelles. Maintenant dans le sillage des assises, on reparle dialogue mais d’une manière encore négative qui renvoie, pratiquement, à l’impossibilité d’y arriver, dans les conditions actuelles.

Ainsi, invitée, cette fois officiellement, à prendre part à la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance nationale, la Coordination de l’Opposition Démocratique (COD), un collectif d’une dizaine de partis, donne, encore, une réponse conditionnelle, équivalent à un niet en filigrane. La participation de la COD n’est envisageable qu’à l’intérieur d’un dialogue général, permettant de débattre de tous les problèmes de la Mauritanie et, tout particulièrement, de la crise politique, économique, sociale et sécuritaire actuelle.  Et de revenir, encore et toujours, sur les dispositions de l’accord de Dakar de juin 2009.

Par contre, le dialogue, pour le gouvernement, est déjà une réalité dans le pays, en ce que celui-ci est nanti d’un système démocratique «parfait». La thèse a été, notamment, développée par le Premier ministre, Moulaye Ould Mohamed Laghdaf, au cours d’un point de presse à Bruxelles, juste après la table ronde, en présence du directeur général chargé du développement à la Commission européenne, Stafeno Manservisi. Pour le PM, «la concertation est ouverte, en permanence, à l’opposition, dans les lieux ou elle a vocation à exercer ce droit: au Parlement, à la télévision, à la radio, dans la presse, des espaces  ou s’expriment tous ceux qui le désirent, avec une liberté jamais égalée».

Une déclaration qui suscite la colère, dans les rangs du Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD). Dans une sorte de réponse du berger à la bergère, la formation de l’opposition crie à la manipulation et à la désinformation  et «s’inscrit en faux, contre des allégations à l’évidence ridicules et dénuées de tout fondement» par lesquelles Moulaye Ould Mohamed Laghdaf tente  de  faire avaler, aux partenaires, l’idée d’un réel dialogue national. Suit, alors, le rappel des bonnes dispositions du parti d’Ahmed Ould Daddah, vis-à-vis de ce dialogue, un  fœtus qui refuse, pourtant, de sortir des entrailles, malgré la césarienne de nos partenaires. Celui-là doit être bâti sur la base de l’accord de Dakar de juin 2009, martèle le RFD. Un accord dont les dispositions, par delà l’élection présidentielle du 18 juillet de la même année, jouent un rôle de repoussoir, aux yeux du pouvoir, au point de représenter un obstacle obstétrical qui renvoie, inévitablement, aux calendes grecques, la naissance tant attendue du bébé.

A chacun sa conception du dialogue

L’heureuse échéance arrivera le jour où nos militaires et notre classe politique auront acquis une véritable culture démocratique, bien loin des professions de foi sans lendemain. A toutes fins utiles, il faut rappeler, ici, que la Mauritanie, sur le chemin difficile de la démocratisation, a pris des engagements, auprès de son principal partenaire, l’Union Européenne (UE),  dans le cadre du 10ème FED: ils restent actuels. Ceux-ci concernent  l’ouverture de l’espace audiovisuel, l’adoption d’une loi permettant le pluralisme et la transformation des médias d’Etat en service public, l’octroi de moyens, à la HAPA, pour lui permettre de jouer son rôle de régulation d’un l’espace audiovisuel pluraliste, l’élaboration, par le gouvernement, d’un code de déontologie de la presse, la dépénalisation des délits de presse, le dialogue entre toutes les forces politiques – un engagement dont les résultats étaient  attendus avant fin 2009 – l’élaboration et l’adoption, enfin, d’un code électoral consensuel.

D’autres engagements, sur le respect des droits humains et des libertés fondamentales, le règlement du passif humanitaire, la question de  l’esclavage, la lutte contre la corruption, la bonne gestion des finances publiques, la décentralisation, la justice et l’Etat de droit, le contrôle des migrations et la sécurité, complétaient l’esquisse de la Mauritanie susceptible d’être appuyée  par les bailleurs…

Reste, donc, à savoir si les belles promesses de nos partenaires, dont la tenue est  forcément conditionnée à une contrepartie de notre part – on ne fera  jamais rien pour nos yeux doux –  résisteront aux ersatz de démocratisation, à l’arabité exclusive, et autres poudres qui commencent à picoter, sérieusement, les yeux d’un nombre croissant de Mauritaniens. Ceux-ci s’interrogent sur les chances d’un réel dialogue politique, nourri à la sève d’une vraie culture démocratique, pour tirer le pays de la pente, raide et dangereuse, de l’instabilité, illustrée par coups d’Etat et le terrorisme, et plus trivialement encore, par la hausse, vertigineuse, du coût de la (sur)vie.

La question de fond est de savoir comment mettre en place une démocratie cohérente, efficace, apaisée qui aille au-delà de simples concessions opportunistes d’un chef militaire, recyclé, dans la politique, par la seule nécessité de l’exercice du pouvoir, et donner, enfin, une protection blindée aux institutions de notre République. Sans réponse à cette question, les promesses de financement, réelles ou fictives, ou n’aboutiront pas, ou ne déboucheront sur rien.

Amadou Seck

Source : le Calame.

 

 















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