Dépigmentation : blanchir à tout prix


saharamedia
Dimanche 16 Mai 2010



Dépigmentation : blanchir à tout prix

 

Le blanchiment de la peau (autrement dit Xessal) tient ses racines du XVIIIème siècle. Il est aujourd’hui une des marques du traumatisme post-colonial. Ces hommes et femmes de couleur noire, bravant tous les dangers dans l’espoir de ressembler aux canons de la beauté blanche, sont au cœur du dernier ouvrage du journaliste et écrivain ivoirien Serge Bilé, « blanchissez-moi tous ces nègres », paru en mars, aux éditions Pascal Galodé. Il retrace l’histoire de ce phénomène si prégnant dans la société africaine.

 

« Elle blanchirait un nègre ! ». Au début du 20ème siècle, la « Lessive de la ménagère » utilisa ce slogan publicitaire pour vanter les mérites de son produit. La formule, tirée du dernier ouvrage de Serge Bilé Blanchissez-moi tous ces nègres !, paru aux éditions Pascal Galodé, pourrait illustrer la vision autrefois si négative de la couleur noire, selon l’auteur.

Le livre retrace l’histoire du blanchiment des peaux noires. La frénésie blanchissante de certaines personnes trouverait, selon l’auteur, son origine au XVIIIème siècle. Des scientifiques blancs essayèrent de comprendre et de trouver un moyen de blanchir les gens. Avec des expériences toutes plus farfelues les unes que les autres, au prix de graves séquelles pour les cobayes.

Serge Bilé explique également de quelle manière le discrédit de la couleur de peau noire, très fort pendant la colonisation, a été progressivement intériorisé par les populations noires, au point que des millions de personnes à l’heure actuelle se blanchissent la peau, avec des effets désastreux pour beaucoup d’entre elles.

Ces conséquences (brûlures, destruction de l’épiderme, allant même jusqu’aux cancers), Serge Bilé les explique très bien. Le caractère inconscient de la démarche du client qui achète les produits, aussi. A la fin de l’ouvrage, une enquête sur des utilisateurs de produits blanchissants, organisée en novembre 2009 deux grandes villes du Burkina Faso illustre le mécanisme complexe qui en découle.

A la question « Quel est la raison de ce choix (de se blanchir la peau) ? » Un jeune homme de 20 ans répond : « Je veux ressembler à ceux qui sont beaux ». Lorsqu’il est demandé « Quel effet ça vous fait d’avoir un teint clair ? » Un jeune homme de 27 ans répond : « Je suis un homme haut de gamme ». Les réponses, qui montrent à quel point les utilisateurs de ces produits considèrent la couleur blanche comme étant la meilleure, parlent d’elles mêmes.

Un problème de santé publique passé sous silence

Si certains connaissent les effets parfois désastreux de tels produits la grande majorité les découvre a posteriori. Et les politiques de santé publique, que ce soit en Afrique ou en Europe, restent frileuses à l’idée de mettre en place des actions de sensibilisation (La première grande campagne française n’a eu lieu seulement qu’en 2009, à l’initiative de la mairie de Paris).

Alors entre les petits mensonges enfantins de patients qui consultent les dermatologues et n’osent pas dire qu’ils ont recours au blanchissement, et les attitudes ambiguës des puissances européennes (qui interdisent la vente sur leur territoire mais autorisent la production pour l’exportation), il est difficile de comprendre les raisons d’un tel silence autour d’un si grave problème de santé publique. L’ouvrage de Serge Bilé montre toutes ces ambiguïtés. Le livre aide à avoir une vision globale du phénomène, et les raisons du passage à l’acte sont bien expliquées. Les témoignages, multiples, permettent de cerner le mécanisme inconscient qui se met en place.

Mais le livre, et c’est regrettable, reste parfois trop en superficie du sujet, sans tenter véritablement de l’approfondir. La dépigmentation de la peau provoque des troubles parfois irréversibles de l’épiderme mais aussi, selon certaines observations obstétriques, de problèmes gynécologiques et de grossesse. Les corticoïdes entrant dans la composition de certaines crèmes éclaircissantes seraient en cause. La présidente de l’association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle donne des précisions sur ces effets secondaires présumés et fait le point sur la dépigmentation au Sénégal.

On savait que la dépigmentation de la peau provoquait plusieurs problèmes dermatologiques, tels que de l’acné, des dyschromies et des brûlures. Le 13 mai dernier, lors d’une journée de sensibilisation à l’Institut d’hygiène sociale de Dakar, les Sénégalais ont appris que les crèmes éclaircissantes à base de corticoïdes seraient responsables de problèmes gynécologiques. Certaines observations obstétriques évoquent un cycle menstruel irrégulier, des naissances prématurées ou encore un risque de stérilité. Le Docteur Fatimata Ly est présidente de l’association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle, organisatrice de la journée de sensibilisation du 17 mai. La dermatologue revient sur les effets secondaires présumés et fait un bilan de la dépigmentation au Sénégal.

Question :Des études d’ampleur prouvent-elles les risques gynécologiques associés à l’utilisation de crèmes éclaircissantes ?

Fatimata Ly : Il faut être prudent dans l’interprétation de certaines données médicales, même si on connaît les interférences que les corticoïdes causent dans le cycle hormonal. Les données obstétriques qui font état de problèmes concernent des patientes qui utilisent des crèmes à base de corticoïdes depuis de nombreuses années. Mais pour être sûrs que ce sont bien les corticoïdes qui sont responsables des problèmes, il faut faire une étude comparée avec des femmes qui utilisent des crèmes contenant des corticoïdes et d’autres qui ne le font pas. Pour l’instant, une thèse de médecine portant sur ce sujet était effectuée en 2004. Il s’agissait d’une étude portant sur un échantillon de 99 femmes qui a démontré que des femmes qui s’éclaircissaient avec des crèmes à base de corticoïdes accouchaient de bébés avec un plus petit poids de naissance et avaient un placenta plus petit. L’usage abusif de corticoïdes causerait aussi d’autres maladies, telles que des maladies ophtalmologiques. Nous avons observé que les femmes qui se dépigmentent avec des corticoïdes présentent plus de cataractes et à un âge plus jeune. Il faudrait une étude multicentrique pour confirmer ou infirmer toutes ces observations.

Source : AC

 















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