Editorial de La tribune N°495 et 496


saharamedia
Mardi 27 Avril 2010



Editorial de La tribune N°495 et 496

Mohamed Fall Ould Oumeir

On nous fait souvent le procès de ne pas proposer, de nous contenter de critiquer, de dire n’importe quoi et parfois son contraire, de nous répéter continuellement, de refuser les confrontations avec les autorités, d’être indulgent avec l’opposition… Pour ma part, je n’ai jamais voulu satisfaire mes lecteurs… au contraire… ma réussite dans une analyse, je la mesure à l’aune de la violence de la réaction, de la mise à mal du lecteur… mon objectif étant de l’amener à se remettre en cause, à le mettre à mal avec ses plus profondes croyances, avec ses vérités les mieux établies. La convergence d’idées ne m’a jamais préoccupé.

 

Je suis issu d’une école qui a échoué dans ses batailles pour le changement. A force de vouloir modeler le monde dans lequel nous vivons, le retravailler et lui imposer une marque de progrès, nous avons fini esquintés, vidés même… en désespoir de cause, nous nous contentons aujourd’hui de décrire ce monde qui nous a échappé. Une manière de ne pas baisser les bras, de comprendre ce monde en attendant de pouvoir le changer.

Ici, ce qui peut être demandé au journaliste, c’est d’être l’interprète de la société, le support de ses aspirations, le soutien de ses projets porteurs… de valeurs d’équité, de justice (ce n’est pas la même chose), d’égalité, d’épanouissement moral et matériel de ses citoyens, de rationalité dans la gestion de ses affaires… Ici, le journaliste se doit d’aider à l’établissement d’un dialogue, d’œuvrer pour que la politique ne reste pas un simple moyen d’accès au pouvoir, pour que la démocratie ne reste pas une simple bataille électorale pour avoir le pouvoir et pour que l’accès au pouvoir ne continue pas à simplement signifier l’opportunité de prendre sa part de la richesse nationale.

Nous sommes un pays qui avance par blocages successifs. Sans ligne conductrice. Parce que notre encadrement national refuse de se prendre en charge et d’affronter le monstre du statu quo. Et c’est comme cela que nous répétons le même schéma : pouvoir personnel et totalitaire, arbitraire tu, blocages politiques, fractures sociales, échecs économiques… coup d’Etat… sortie dans les rues pour soutenir les nouveaux maîtres… légitimation de l’acte par l’ancienne opposition… le temps pour le nouveau pouvoir de s’installer et de tenir les fils… puis retour à la case départ… avec sensiblement les mêmes outils, voire les mêmes personnes… en tout cas les mêmes promesses d’une Mauritanie libérée du clientélisme, du népotisme, du tribalisme, de l’affairisme, de l’ethnisme… et de tous les maux en «isme» ayant fait les affaires des pouvoirs déchus.

La grande tendance chez chacun de nous est malheureusement le repli sur soi dès les prémisses d’un goulot d’étranglement… tendance individuelle, tendance sociale qui est devenu l’un des caractères fondamentaux du pays qui se referme facilement sur lui-même. Régulièrement.

L’explication «intellectuelle» consiste à dire en pareil cas que nous sommes un pays «unique», une culture «spécifique», un esprit «exceptionnel»… plus on avance dans cette logique, plus nous prenons l’allure et la forme d’un ghetto… l’un de nos rares producteurs de réflexions disait que «plus le temps avance, plus l’espace se rétrécit»… et comme nous avons horreur de la promiscuité, s’en suivent tous les dérèglements qui ont marqué jusque-là notre vie.

Pour en finir, il va falloir faire le constat, le bilan du parcours. Pour cela, il faut décrire pour comprendre pourquoi nous en sommes (encore) là. Eviter de se poser la question en ces termes : comment en est-on arrivé là ? parce que cela suppose un mouvement qui n’a, peut-être, pas été effectué. Alors, pourquoi en sommes-nous encore là après cinquante ans d’existence ?

Le refus de répondre aux questions, d’apporter les solutions aux problèmes qui se posent, de faire face aux insuffisances qui empêchent de voir… mais aussi l’excès dans les mots, les positions, les visions… et enfin les égoïsmes qui enferment l’esprit et l’aveuglent.

Le 8 juin 2003 a été au 3 août 2005, ce que le 16 mars 1981 a été pour le 12 décembre 1984, une sorte de tonnerre annonciateur. Nous n’avons pas voulu voir que l’ordre chancelait, qu’il devait nécessairement s’écrouler. Les égoïsmes ont empêché de préparer la succession. La nature ayant horreur du vide, l’ordre a produit sa propre mue. Les égoïsmes ont dicté à l’encadrement national – opposants, soutiens, esprits indépendants…- de croire que cette mue était autre chose qu’un lifting de saison. Ou de raison.

Devant les velléités de l’ordre ante, la résistance et la vigilance ont été au niveau zéro. C’est donc sans difficulté que l’ordre ancien s’est vite rétabli. Livrée à elle-même, la scène a produit un chao déstructurant dont le coup d’Etat du 6 août n’est qu’une manifestation…

Comme dans toute entreprise humaine, l’imperfection est au rendez-vous. Et avec elle tous les malheurs et toutes les dérives que peuvent produire les approximations et l’absence de vision motrice. Encore une fois, c’est bien le manque de lisibilité qui risque de faire avorter le projet de «Mauritanie nouvelle» que le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a défendu depuis son accession au pouvoir un certain 6 août 2008.

Si, avant son élection le 18 juillet, il ne pouvait prétendre à la légitimité, ce n’est plus le cas depuis. Malgré les réserves, et même les contestations, de l’opposition. Seulement la légitimité des urnes ne suffit pas à elle seule. Elle ne fait pas un projet. Elle en reste l’émanation, le principal soutien, et ne peut en être le moteur.

Le moteur du projet reste l’action. Et l’action dépend des hommes. Des messages aussi que le nouveau pouvoir envoie en tant que promoteur du projet.

Oui, nous avons vu des chantiers lancés dans le pays. Infrastructures routières surtout, hôpitaux aussi… oui, la lutte contre la gabegie et la mauvaise gestion est devenue un leitmotiv… oui, le Président Ould Abdel Aziz donne l’impression d’y croire… mais est-ce suffisant ?

Je ne crois pas. Qui le croit d’ailleurs ? En discutant avec ses plus proches collaborateurs, j’ai l’impression de revivre une ère d’incertitudes qui a caractérisé la fin de règne de Ould Taya. Les plus proches du centre du pouvoir paraissant les plus critiques, n’hésitaient plus à dénoncer «les dérives», «l’autoritarisme», «la mal gouvernance dans tous ses états». Et quand on leur demande pourquoi ils n’en font pas cas devant «le chef», ils prétextent tout simplement que «le chef ne veut entendre que les belles paroles». L’un d’eux m’a rappelé un jour qu’«il vaut mieux satisfaire les désirs de l’adulte plutôt qu’agir dans son intérêt» (traduction approximative du proverbe de chez nous).

Nous n’en sommes certainement pas là. Nous risquons cependant d’y aller. Et avec grande vitesse. C’est normal dans la mesure où le Président Ould Abdel Aziz refuse de sortir de la logique et de l’état d’esprit d’avant. D’avant le 3 août 2005, d’avant le 18 juillet 2009.

Avant le 3 août, nous avons tous eu à faire le constat du gouvernement qui a mené le pays au bord de la faillite. Autoritarisme, exclusion, sac de l’économie, absence de perspectives… la mauvaise gouvernance qui a mené à l’émiettement de la société et à la déconfiture de l’Etat. Les choix étaient en fonction de l’allégeance au pouvoir en place. Ce qui a conduit au règne de la médiocrité, la compétence étant devenue un handicap, une tare. La parenthèse de la transition puis du premier régime démocratique ne permettra pas la réhabilitation du mérite. La guerre entre l’ancien et le nouveau tourne plutôt à l’avantage du premier qui refait carrément surface avec le gouvernement du Premier ministre Ould Waqf (avril 2007).

Avant le 18 juillet 2009, le régime d’exception devait se battre pour compenser le manque de légitimité. Il y a eu l’élection présidentielle organisée sous l’égide d’un gouvernement d’union nationale. Où l’opposition détenait les portefeuilles les plus déterminants dans une élection de chez nous : l’intérieur (la fraude), la communication (la propagande), les finances (la corruption) et la CENI (l’onction). Avec la bénédiction de la communauté internationale. La suite qui devait être facile à gérer dans la mesure où le pouvoir se normalisait, se compliqua faute de refus de tourner la page. La normalisation s’en trouve menacée aujourd’hui.

Depuis le 3 août, le rendez-vous avec le changement est à chaque fois reporté. Par la volonté du système d’avant. Si l’on y regarde de plus près, on voit que le personnel recruté provient de la même écurie, celle qui a fait la gloire du PRDS, de la direction de la sûreté d’Etat des années de braise, et finalement du système que certains d’entre nous ont combattu un moment donné. Et si l’on disait que Ould Taya avait été pris en otage par son directeur de cabinet, son chef de parti, son chef de renseignements… nous n’avons fait que recruter parmi les sous-fifres qui servaient ceux-là.

J’ai lu récemment un beau passage d’une militante franco-marocaine qui fait l’économie du constat qui vaut pour nous : «L’ancien cherche toujours à se rétablir, le nouveau tente de prendre sa place, et, au milieu du gué, il y a des itinéraires humains, des faiblesses humaines, des mensonges humains, des intérêts humains. Et, paradoxalement, l’ordre naissant refuse les témoins et les précurseurs. C’est souvent lorsque ses idées sont en passe de triompher que celui qui les a défendues est sanctionné».

Ne vous étonnez point si les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Les mêmes acteurs restant là. Soit directement, soit par procuration.

Si les «hommes de l’époque» d’avant le 3 août avaient mis en place un système inique et faible, ils avaient eu l’intelligence et la marge de manœuvre qui leur permettaient de le faire de façon «acceptable». Certainement pas justifiable, vu l’arbitraire que le système a occasionné. Que peuvent leurs disciples pour le recrutement desquels, le premier critère était celui de l’indignité (incompétence+allégeance+effacement+prédation+…) ? dans un moment d’urgence et d’exception ?

Rien d’autre qu’essayer de reproduire des schémas qu’ils ne maîtrisent point. Hésitations, atermoiements, confusions, inconstances… des mots qui peuvent dire la même chose mais dont aucun ne peut, à lui seul, traduire la situation actuelle. Pourtant ce ne devait pas être le cas.

Tout avait réussi pour le Président Ould Abdel Aziz. Toutes les portes étaient ouvertes devant lui. Et tout le prédisposait à ouvrir celle qui menait vers le changement, le vrai. Jamais Président de la République n’a eu autant de marge de manœuvre. Ne devant sa victoire à personne en particulier, il avait la latitude de faire les choix qui annonçaient la rupture avec le passé. Il a finalement choisi dans le tout-venant. Libre à lui.

Un Président mauritanien arrive fatalement à entamer à un processus au début duquel il s’enferme dans une logique qui lui est propre (illisible du dehors, incomprise du dedans). Au milieu du processus, il se retrouve en train de jouer son pouvoir. Pour finir en train de jouer le pays en entier. C’est à ce moment que se produit la rupture.

Nous en sommes, je crois, au tout début. Tout peut encore arriver. Y compris le meilleur.

 















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