Hommage au peuple tunisien : Quand une classe politique place l’intérêt de son pays avant ses ambitions et positionnements idéologiques


Lundi 17 Février 2014


Mr Rached Ghannouchi sur France 24 : « Je place la stabilité de mon pays et la résolution de ses problèmes actuels avant toutes autres considérations. Quand nous aurons résolu nos problèmes économiques, organisé les prochaines élections, vous pourrez me poser la question sur mon avenir politique personnel ».


Brahim Salem Bouleiba
Brahim Salem Bouleiba
Difficile dans les pays arabes et africains qui explosent sous les coups de boutoir des antagonismes et ambitions personnelles de leur classe politique de trouver tant de détachement et de patriotisme chez un homme qui détenait beaucoup d’atouts entre ses mains : gouvernement, Constituante et appareil politique. Oui, la victoire actuelle est aussi celle de la puissante - et séculaire - centrale syndicale  (qui a été de toutes les luttes depuis le protectorat), de la dynamique société civile, du Président Marzoukhi, du gouvernement démissionnaire, des chefs des partis politiques, des personnalités historiques de l’indépendance, de la commission du dialogue, de la commission chargée de la constitution, de l’assemblée constituante, de l’armée, des forces de sécurité et de tout un peuple qu’un enseignement de qualité a doté de beaucoup de cadres compétents. Le mérite de ces différents protagonistes de la « crise » tunisienne est d’avoir fait des concessions douloureuses et difficiles pour sauver le pays en mettant en veilleuse son amour propre, ses légitimes ambitions et les réactions parfois hostiles d’une partie de sa base électorale. A la fin du dialogue qui a donné naissance à l’historique consensus, aucun parti ou organisation politique n’a revendiqué à lui seul cette victoire. Au contraire, tous sont d’accord pour reconnaître  que c’est l’ensemble du peuple tunisien qui a gagné. Le milieu universitaire tunisien, hautement qualifié, est formé de cercles pluridisciplinaires qu’on qualifierait, sans excès, de la grande banque « d’idées ». Il a contribué, par sa réflexion et son aura, à peser de tout son poids  sur les acteurs  politiques et sur la société et baliser par ses contributions lucides le chemin menant a une sortie de crise consensuelle.
 Les observateurs, les médias, les organisations internationales, les politologues, les analystes financiers  sont tous unanimes sur la grande victoire des tunisiens qui ont pu, par un consensus sans précédent, vaincre les obstacles majeurs  qui hypothéquaient l’avenir de leur pays, sa révolution et sa stabilité reconnue, depuis toujours, comme son atout majeur. C’est la sérénité, la maturité, le patriotisme de la classe politique, le travail entrepris par une intelligentsia consciente et lucide et un peuple mature qui ont permis de relever tous ses défis évitant ainsi à leur pays :
- La guerre civile,  affreux spectacle  dans les autres pays frères africains et arabes.
- Les médiations extérieures dans le règlement de leurs propres problèmes pour garder leur pleine souveraineté sur leurs décisions.
- Le retour au despotisme d’un parti - ou d’un régime - synonyme de la confiscation de la démocratie et de la révolution populaire.
- Les interventions étrangères  souvent motivées par l’échec, la myopie et l’entêtement des acteurs politiques incapables de trouver des solutions consensuelles pour sauver leur pays. Il faut ici louer la sagesse de la Nahda qui a su éviter de tomber dans les erreurs comme celles du FIS en Algérie, celles de la première expérience turque de feu Nejm Dine Erbakan et plus récemment celle  du Dr Morsi et du parti des frères musulmans en Egypte.
J’ai suivi attentivement les événements dans ce pays, où je compte de nombreux amis, et pour lequel mon pays et moi avons une grande estime et une reconnaissance sans limites depuis notre indépendance qu’il a été le premier à reconnaitre et nous faire  bénéficier de son expérience dans le cadre d’une coopération exemplaire dans tous les domaines. J’y suis venu pour un séjour de travail dans les premiers mois de la révolution. Tout ce que je voyais inquiétait profondément : les bâtiments publics et les grands hôtels de l’avenue Bourguiba cernés par les chars et les barbelés pour boucler les grandes avenues. Les affrontements étaient nombreux dans les quartiers de Tunis et dans les régions de l’intérieur. Les grands centres touristiques étaient désertés par les millions de touristes, les grandes usines étaient fermées et les projets d’investissement suspendus Ce peuple qui a beaucoup investi dans les ressources humaines a trouvé en elles, l’antidote capable de refuser que sa révolution ne soit détournée de ses objectifs et que le pays aille vers le chaos. Toutes les corporations : Les professeurs d’université, les avocats, les médecins, les étudiants, les syndicalistes, les associations ont refusé les dérives et les diktats. Ils sont rentrés en plein dans le corps social, de jour comme de nuit, et malgré les dangers, pour éviter que le pays ne devienne ingouvernable. Ils étaient sur tous les fronts, usant d’arguments contre arguments, prônant la non violence, expliquant les dangers qu’encourt la patrie. Dans les foyers,  les débats publics, sur les chaines de télévisions, les radios ou dans les meetings, le message a été bien reçu. Ils ont fait de l’importante classe moyenne tunisienne, largement scolarisée,  le relais de leurs idées réformistes et le refus du retour de la dictature. Les amis tunisiens que je rencontrais durant mon séjour avaient le sourire aux lèvres et étaient confiants que leur pays n’irait pas à la dérive, m’expliquant la profondeur du travail accompli et l’éveil qu’il a suscité. Vieux retraités, hauts responsables publics ou politiques, banquiers, hommes d’affaires, journalistes, associations estudiantines, syndicalistes, personne ne voulait tourner le dos à la Tunisie en s’exilant ou en croisant les bras. Chacun donnait ses jours et ses nuits, sa santé parfois fragile pour que la Tunisie reste debout. Je suis parti quelque peu rassuré, mais toujours inquiet à cause de l’ampleur des défis qui attendent mes amis et les antagonismes qui minent les rapports entre les appareils politiques.
On peut dire aujourd’hui que ce travail a payé. Une nouvelle constitution  a pris en compte les problèmes de toute la société tunisienne, avec l’assentiment de toute la classe politique, de la constituante, du nouveau gouvernement. La paix des cœurs a pris le pas sur les ambitions et les querelles d’appareils. Un gouvernement de technocrates est désormais en charge des problèmes urgents qui se posent au pays et l’organisation des futures élections. L’appareil sécuritaire est entrain de marquer des points contre les groupes ‘’Djihadistes’’.  La presse internationale, les bailleurs de fonds, les investisseurs ne tarissent pas d’éloges et annoncent leur retour immédiat. Dans toutes les régions, les populations sont gagnées par la confiance et l’espoir.
Pour couronner ce succès historique, la Tunisie a convié des Chefs d’état, des responsables d‘institutions internationales, d’éminentes personnalités intellectuelles, pour partager cet événement qui fera date dans l’histoire du pays. La Tunisie sera, à juste titre, le point de convergence du monde entier.
La Tunisie s’est sortie, seule, d’une situation difficile. Connaissant bien ce peuple, je suis persuadé qu’il dispose de la maturité, du patriotisme et de la persévérance nécessaires pour transformer l’essai en victoire définitive et ainsi se redresser rapidement pour être la boussole de tous ceux qui veulent trouver le meilleur exemple de sauvetage d’une nation en danger. Je souhaite de tout cœur  que les autres pays arabes et africains qui se battent encore reviennent à la raison et sauvent encore ce qui peut l’être. La leçon tunisienne nous prouve que les vraies victoires des peuples, ce sont celles qu’ils remportent sur eux-mêmes en domptant leurs propres démons.
Nous avons la chance d’avoir encore un pays qui n’a pas encore vécu les affres dans lesquelles se débattent nos frères au nord et au sud. Nous devons en permanence nous rappeler l’œuvre des pères fondateurs qui ont fait de notre diversité ethnique, de nos disparités régionales et sociales des atouts pour créer un Etat même congénitalement fragile. Ils ont toujours tenu compte cette fragilité dans leurs décisions et face aux crises qu’ils ont eu à affronter. Aucun d’entre eux n’a utilisé les divergences sur la gestion du pays, comme argument pour nuire à l’édifice qu’ils ont construit en commun. Depuis que je ne suis plus bridé par les contraintes du service public, j’ai écrit plusieurs articles sur ces thèmes de la fragilité congénitale de notre pays et les grands défis que ses hommes ont eu à affronter pour le créer, création qui, faut-il le rappeler, relevait pour beaucoup de l’utopie. A force de le rappeler on pourrait m’accuser de radotage, chose normale chez un retraité. Mais mon devoir de simple citoyen est d’attirer l’attention sur tout ce qui  de près ou de loin peut toucher à la stabilité et l’unité de ce pays si fragile. Ce qui se passe à nos frontières Nord et Sud, et même au-delà,  nous interpelle tous. Que chacun médite toutes ces images qui nous parviennent et prenne ses responsabilités : assassinats quotidiens, populations bombardées ou refugiées, milices sans visages et avides de sang,  attentats dirigés contre des groupes religieux ou ethniques dont le seul tort est qu’ils sont différents. Ceux qui participent à créer ces situations, qu’ils soient pouvoir ou anti-pouvoir n’ont aucune humanité. L’enjeu vital pour notre fragile pays est de se préserver de tels scenarii. Louons Dieu rien de grave n’est encore apparu dans notre communauté de destin. Nous nous opposons politiquement, mais nous restons solidaires les uns des autres. Nous exprimons librement et publiquement nos choix politiques, le droit à la différence de nos communautés. Nous débattons en toute franchise sur toutes nos tares sociales, legs de notre passé, des dialogues entre partenaires politiques. Certains y participent, d’autres les boycottent. Tous ont la large latitude d’expliquer les raisons  de leurs choix aux populations dans les meetings, les marches,  les débats télévisés ou radiophoniques. Chacun est resté jusqu’aujourd’hui dans les limites de ce que permet notre vécu commun, notre tradition de peuple tolérant. Dans la tourmente mondiale actuelle, tant sur le plan économique que sécuritaire, nous devons continuer à persévérer dans ces comportements responsables et laisser au  peuple souverain le soin de choisir ceux qui auront  en charge notre destin. Nous aurons en cela respecté le legs des pères-fondateurs et sanctuarisé notre pays contre les déstabilisions dont les images crèvent nos écrans jour et nuit. La Tunisie est notre vieil ami aux moments difficiles, elle vient de donner au monde un exemple de sagesse et patriotisme que chacun doit méditer.
PAIX ET PROSPERITE POUR LA TUNISIE   ET HOMMAGE A SON VAILLANT PEUPLE,  SA CLASSE POLITIQUE, SON INTELLIGENSIA  ET  SES MARTYRS.
Nouakchott, Fevrier 2014
Brahim Salem Ould Boubacar Ould Elmoctar Ould Sambe dit “Ould Bouleiba’’
 
 














GABONEWS APAnews