L’Opération « Serval » scelle le sort des communautés touarègue, peules et arabe du Mali : Un avis de Nouakchott…


Sahara Médias - Nouakchott
Mercredi 6 Février 2013



L’Opération « Serval » scelle le sort des communautés touarègue, peules et arabe du Mali : Un avis de Nouakchott…
En Afrique, les conflits empêchent toute forme de progrès démocratique et des droits de l'Homme. Ces situations grèvent les performances économiques des États, et les efforts pour lutter contre la pauvreté. Les victimes du conflit se multiplient. Les luttes politiques  freinent aussi le développement et augmentent le cercle vicieux de l’instabilité politique, économique et la déchirure du tissu social.  Les facteurs générateurs de guerre  se multiplient notamment  le réflexe identitaire, l’intolérance religieuse, la monopolisation du pouvoir, le manque de justice sociale, la marginalisation de certaines composantes sociales, l’absence d’une culture citoyenne et démocratique.
A cause du conflit qui vient d’éclater au Mali, la communauté arabo berbère de ce Pays, vit aujourd’hui dans une psychose totale face à la chasse à l’homme, la chasse aux sorcières, les règlements de compte entre individus, les exactions, et pire le retrait de pièces d’identités aux victimes dans le but inavoué de les confondre. Voila ce que vivent ceux des arabes et touaregs, et même peuls, qui ont choisi de rester au Mali avant le déclanchement de l’opération « Serval ».  La communauté arabo berbère du Pays est aujourd’hui désorientée, perplexe, indécise et recluse. Traquée de toute part, elle se débat seule dans les mailles de la peur, de l’angoisse et de l’intimidation. Les premières victimes de cette campagne d’épuration furent 17 prédicateurs, mauritaniens et maliens abattus froidement après plusieurs heures d’interrogatoires et de tortures par des éléments du camp militaire de Diabali. Ensuite ce sera le tour de deux campements touaregs se dirigeant vers les villages frontaliers de la Mauritanie. Les hommes et les jeunes garçons seront triés, ligotés puis abattus froidement par la même compagnie de Diabali.  Les vidéos de leurs exécutions circulent encore sur le Net.
 
Pour des raisons internes  aux groupes djihadistes, Iyad Ag Ghaly, un ancien rebelle et chef islamiste dont le mouvement occupe tout le Nord du Mali, a surpris tout le monde y compris les pays amis engagés dans un processus de négociations, en décidant de marcher sur Konna et Sévaré. Grisé par les dernières victoires militaires et par l’indécision des instances régionales, et internationales, il décide de marcher sur le sud du Mali. Le Président malien affolé, sollicite l’aide de la France. La réaction de la France  fut immédiate et les djihadistes laissèrent sur le terrain des hommes et une partie de leur arsenal militaire, le terrain étant un terrain découvert, vague étranger et ne se prêtant pas au système de guerre des islamistes.
En battant en retraite, les islamistes ont pu conserver le gros de leurs troupes et leur logistique militaire. Ils ont aujourd’hui retrouvé le Désert, leur sanctuaire et la guerre ne fait que commencer. Au Sud, et les villes libérées,  dans l’euphorie de la victoire rapide remportée par les forces militaires coalisées, les populations arabo berbères, dont le seul tort était d’avoir la peau claire, d’être restées sur place parce que ne se sentant pas concernée par ce conflit, ou le simple fait de porter une barbe, ont été les premières victimes de l’horreur et de la barbarie, de la vengeance aveugle d’une armée battue, humiliée. Ils sont nombreux les arabes et les touaregs  qui ont fait les frais d’exécutions sommaires, à l’abri des regards, déshabillés,  torturés,  égorgés et jetés dans des puits, ou fosses communes à défaut d’être lynchés par une foule en délire, poussée par une armée savourant sa vengeance.
Ils ont été nombreux à mourir, sur une fausse accusation, un doute, une suspicion, ou en tentant de protéger leurs biens. Les plus chanceux ont fui, abandonnant leurs échoppes, leurs boutiques  leurs étals, leurs  meubles, leurs troupeaux,  leurs véhicules,  en essayant de sauver leurs vies et celles de leurs proches.
 
J’ai attiré en son temps l’attention des autorités maliennes, de l’opinion nationale et internationale sur le risque d’amalgame et d’exactions en cas de conflit contre les terroristes. J’ai même écrit à Monsieur François Hollande Président de la France,  sur la menace qui pèse sur les populations civiles arabes et touarègues en cas d’intervention militaire.
Je disais dans un de mes articles, en Octobre 2012,  que  des mouvements ethnocentristes maliens, des hommes politiques issus du Nord, n’attendaient que le déclanchement de cette guerre, pour  procéder à un nettoyage de toute la composante arabo-berbère du Mali. Ces milices visaient un seul  objectifs à travers cette chevauchée militaire : un nettoyage en règle de toute présence de touaregs de peuls, et d’arabes dans cette partie du Pays, pour qu’il n‘y ait plus de rébellion au Mali. Ces individus se trompent en voulant  exterminer un peuple car les peuples ne meurent pas. Les quelques rares journalistes occidentaux et arabes, qui ont suivi les premiers détachements  militaires ont été les témoins des exactions commises par des éléments incontrôlés de l’armée malienne. Face aux contestations des organisations des droits de l’Homme, et de quelques ONG présentes sur le terrain, des hommes politiques et officiers maliens appellent au calme et conseillent d’éviter l’amalgame, mais les éléments incontrôlés  ont changé de tactique et procèdent désormais par des actions nocturnes loin des cameras. Ainsi donc tout homme au teint légèrement clair, portant une barbe était de facto un ennemi à abattre. Plusieurs bergers peuls présentant les mêmes traits physiques que les touaregs, ont fait les frais de cette  confusion dans la zone de Sevaré, Mopti, Boré, Konna,  Hombori,  Diabali, Niono etc. A Tombouctou, à Gao, les badauds  encadrés par des éléments de l’armée régulière ont cassé les boutiques des arabes, détruit les étals, emporté tout. Les domiciles ont été mis à sac et les meubles, salons, tapis, téléviseurs et portes et fenêtres emportées. Les véhicules des transporteurs arabes et touaregs, brulés. Les personnes  qui ont échappé au lynchage croupissent par dizaines dans les prisons et les hôpitaux régionaux.
Ils sont des dizaines, voire des centaines d’hommes et de femmes maures (maliens et mauritaniens),  touaregs, peuls à avoir payé le prix d’une guerre  à laquelle  ils sont totalement étrangers. Ils n’étaient ni djihadistes, ni terroristes. Leur seule faute  était qu’ils n’avaient pas eu le temps de quitter la région, ou qu’ils étaient sereins et ne se reprochaient rien.
Aujourd’hui la machine de guerre est lancée, les villes libérées, mais  que se passera-t-il  après ?
Tout homme averti, tout esprit analytique, tout spécialiste en la matière  tirera facilement la suite de cette chevauchée au Sahel.
 
Dans l’Azaouad, les armées maliennes et amies, occupent le terrain, les villes et les villages pour une période donnée. Les arabes, ou ceux qui en restent, ont évacué la région en direction de la Mauritanie ou de l’Algérie, loin des zones de combat. Quant aux djihadistes, ils  ont rejoint leurs positions dans le désert, un désert qu’ils maitrisent, de la Mauritanie au Tchad, d’où ils lanceront leurs opérations de guérilla. La guerre sera alors une guerre de longue haleine, une guerre de nerfs, une guerre « talibanne », une guerre d’usure, couteuse à la France, à la CEDEAO et au Mali. Le résultat est sans conteste (je le crains fort), la tribalisation de la région. Dans ce morcellement, les arabes protégeront leur zones d’influence et de transhumance qui s’étend du Nord de Tombouctou à Taoudéni, les touaregs protégeront leur zone, l‘Adrar des ifoghas, les sonrhaïs resteront confinés dans leurs villes et villages, le long du fleuve Niger. Toutes les routes seront coupées par les groupes armés. Les embuscades, les attentats, les mines anti personnel  prendront le relai, car tôt ou tard les français et les forces de la Cédéao se retireront et l’instabilité s’installera.
 
Les tentacules de ce conflit  dangereux,  menacent aujourd’hui la Mauritanie, le Sénégal, le Niger et même le Burkina Faso, un  pays qui assure l’asile aux leaders de ces groupes. Le conflit qui vient d’éclater peut s’étendre, à la sous-région, en se nourrissant des frustrations, des interpellations et arrestations arbitraires, aussi bien au Mali que dans les pays voisins. Les exactions et les injustices que vivent les communautés  du Nord-Mali face à l’arbitraire, sont aussi source de conflit dans une région qui présente déjà tous les ingrédients de la destabilisation.
 
 
En Mauritanie et en Islam,  nous sommes contre le terrorisme sous toutes ses formes,  contre la violence, contre la guerre et ses conséquences. Nous sommes pour un Mali un et indivisible avec toutes ses composantes sociales, toutes ses sensibilités, vivant en parfaite harmonie dans la paix. Le Mali a le droit de défendre son intégrité territoriale, se défendre contre les groupes armés djihadistes, salafistes, contre aqmi, et autres mouvements terroristes, je le conçois, mais le Mali a aussi le devoir de sécuriser toutes ses populations civiles, et éviter de créer des situations arbitraires et vexatoires, éviter de semer les graines d’une guerre, d’un conflit inter-ethnique, plus dévastateur que toutes les guerres classiques, et pour longtemps.
 
En cette période critique de la guerre, l’Etat malien gagnerait mieux en prenant des mesures disciplinaires contre les agissements de ses soldats sur de pauvres populations qui ont décidé de rester chez elles, malgré les pressions de leurs proches vivant à l’extérieur, des populations dont le seul tort, est leur appartenance à la communauté arabe, ou tamachèque. Ce ne sera pas de cette façon que le Mali pourra rapatrier ses  populations  exilées, dans les camps de refugiés où ils avoisinent 450 000 âmes à 100 % arabes et touaregs. Ce ne sera pas de cette façon que les autorités de Bamako pourront convaincre les réfugiés à regagner le Pays,  et préparer des élections crédibles, justes et transparentes. L’Etat malien gagnerait mieux en  garantissant et en respectant les convictions, les libertés et droits de ses minorités.
 
 
Un hadith du Prophète Mahomet  rappelle qu’ «  une nation peut prospérer dans l’idolâtrie mais jamais dans l’injustice ».
 
 
 
 Mohamed Ould Moydidi
 Nouakchott – Mauritanie
                                                                  Tél  00 222 41 50 75 94
 
 














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