La lettre de Bourguiba à ses amis français


saharamedia
Mercredi 28 Juillet 2010



La lettre de Bourguiba à ses amis français

Dans ce texte, publié le 16 novembre 1956, le leader tunisien Habib Bourguiba explique sa déception vis-à-vis de la France et de sa politique algérienne. Un document qui révèle aussi ses attentes - toujours d'actualité.

 

Lundi dernier a été proclamée solennellement l'admission, à l'Organisation des Nations unies, de la Tunisie indépendante. Pour nous autres Tunisiens, cet événement, qui consacre aux yeux du monde notre souveraineté, est considérable. Nous aurions voulu pouvoir nous en réjouir pleinement et associer à notre joie tous ceux qui, en France, nous ont aidés dans notre longue lutte pour accéder à l'indépendance. Or il semble que cela soit impossible et c'est pourquoi, avant de partir pour les Etats-Unis, je veux m'adresser à vous.

C'est pour une part grâce à la France que nous sommes devenus un peuple majeur. C'est la France qui a appuyé notre demande d'admission dans la grande organisation internationale des nations du monde. Et, cependant, le premier vote de la Tunisie indépendante va être un vote hostile à la France. Il s'agit, vous le savez, de l'inscription, à l'ordre du jour de l'actuelle session à l'ONU, de la question algérienne.

Je ne m'étendrai pas longuement sur des faits désormais connus de tous. A l'époque même où il n'était question que de l'autonomie interne de la Tunisie, c'est-à-dire à l'époque où Sa Majesté le sultan Mohammed V était encore à Madagascar et où l'insurrection algérienne était à peine commencée, j'ai été le premier à prévenir mes interlocuteurs français les plus différents des difficultés que la France allait avoir en Algérie. Je les ai adjurés de trouver rapidement une solution qui permette une évolution confiante vers une indépendance inscrite dans les faits. Certains d'entre vous ont peut-être le souvenir de mes craintes : à ce moment, on les jugeait prématurées. Pour moi, qui avais connu dans la lutte tous les leaders du nationalisme algérien, qui était persuadé de l'unité nord-africaine et de l'impossibilité de séparer, autrement que par des étapes, les pays d'Afrique du Nord, j'avais la conviction profonde que la révolution tunisienne entraînerait toutes les autres et que la France ne pouvait pas refuser ici ce qu'elle accordait là.

Tout le monde me répondait alors par le fameux slogan : l'Algérie, c'est la France et, je peux bien le dire, ce qui me surprenait le plus, c'est que ceux qui me faisaient cette réponse étaient de bonne foi. Aujourd'hui personne ne le dit plus, au moins avec sincérité. Cette évolution, en d'autres temps, aurait pu permettre un certain optimisme. Elle aurait pu inciter les Algériens à la lutte pacifique, légale, et à l'espérance dans la sagesse du peuple français. Mais, aujourd'hui, la juste impatience des Algériens est telle, les erreurs françaises se sont tellement accumulées, qu'il est vain de prétendre régler le conflit algérien par des demi-mesures, d'ailleurs pleines d'arrière-pensées et de calculs.

 















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