Le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz à La Tribune : «Ce ne sont pas les soutiens de première ou de dernière heure qui me feront changer de cap»


saharamedia
Mardi 28 Décembre 2010



Le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz à La Tribune : «Ce ne sont pas les soutiens de première ou de dernière heure qui me feront changer de cap»

«Quand je regarde l’héritage que nous avons eu, je me dis que tout est prioritaire»

«On ne peut guérir quand on est malade que si on sait de quoi on souffre»

«Discuter ne veut pas dire partager»

«Le changement de gouvernement arrivera quand il le faudra»

 

 

Une première dans l’histoire de notre presse indépendante qui existe depuis la deuxième moitié des années 80. Jamais un Président en exercice n’a accepté de donner une interview à un journal du pays.

A chaque fois que j’ai introduit une demande, la réponse fut la même : «On ne peut pas vous donner cette faveur, à vous et laisser les autres». Au temps de Moawiya Ould Taya, jamais de réponse, ni même de semblant. Au temps de Eli Ould Mohamed Val et de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, les «cellules de communication» avaient trouvé la parade pour éviter le face à face : à chaque fois elles ont convoqué des conférences de presse restreintes ou ouvertes.

Cette interview – historique parce que sans précédent – a une histoire. Depuis quelques mois nous essayons de l’avoir. A l’occasion du premier anniversaire de l’élection du Président Ould Abdel Aziz. Mais il y avait ce souci de créer un exercice nouveau qui est celui de s’adresser directement au peuple à travers plus de deux heures de retransmission en direct du débat (août 2010). Puis nous relançons à l’occasion du cinquantenaire.

L’idée était de publier la dernière interview que j’avais faite avec feu Mokhtar Ould Daddah, premier président du pays, et la première interview que je fais avec l’actuel (je fus le premier à interviewer feu Mokhtar Ould Daddah en 1995). Un peu le souci de raccorder les deux hommes, les deux visions, les deux ères. Ould Abdel Aziz ayant décidé la réhabilitation de Ould Daddah au rang de Père de la Nation, ayant surtout en projet de construire une Mauritanie nouvelle réconciliée avec elle-même et avec son environnement et fière d’être.

En juin 2003, j’ai rencontré pour la première fois Mohamed Ould Abdel Aziz, à l’époque colonel commandant le Bataillon de la sécurité présidentielle (BASEP). Il venait de vivre la dure épreuve du putsch du 8 juin. Il fut – je l’avais écrit à l’époque – l’élément moteur de l’échec de ce coup qui a coûté cher au pays (17 morts dont Mohamed Lemine Ould Ndeyane, chef d’Etat Major à l’époque). Son bureau portait encore les stigmates de la folle entreprise : vitres brisées, murs perforés, impacts de balles partout, , de quoi se dire que le commandant du BASEP avait été un objectif. «Tu sais, si ce type (Ould Taya, ndlr) ne tire pas la leçon de ce qui vient de se passer, le pays risque d’aller à la dérive». C’est à peu près ce que le colonel Ould Abdel Aziz m’avait dit en me racontant le retour épique de l’équipe à la présidence après plus de 24 heures passées soit en combattant (pour lui) soit en se terrant dans le camp de Garde (pour le Président et sa suite). Ce n’était pas facile pour un officier de l’époque de tenir de tels propos devant un inconnu qui plus est un journaliste.

Le 28 janvier 2006, au Palais des Congrès, le colonel Eli Ould Mohamed Val vient de pérorer sur le vote blanc, le présentant comme une troisième voie pour éviter les candidats civils. La salle est estomaquée. Le colonel Ould Abdel Aziz, toujours commandant du BASEP, se lève. Nos regards se croisent. Je lis la fureur sur son visage. Il ajuste sa tenue et se rend immédiatement à son QG. Il ordonne le déploiement de ses unités. Il me parlera plus tard d’une tentative de coup sur le processus de la part de son cousin et président du CMJD. «Un officier n’a que sa parole à donner et nous nous sommes engagés à mener un processus qui doit nécessairement aboutir à une élection libre. Ni prolongation de la transition, ni entorse au processus ne seront permises».

Juin 2008, je suis appelé par Amal Mint Cheikh Abdallahi, la fille du Président Sidi qui dirigeait de fait la cellule de communication. Elle veut discuter de la situation politique du pays, me faire comprendre ce qui se passe. A l’expression de son visage, je vois que les choses se corsent. Comme je suis à la présidence, je vais voir le Général Mohamed Ould Abdel Aziz – devenu chef du cabinet militaire du Président. «Tu vois comment la cellule de communication instrumentalise la presse contre moi, me dit-il en exposant des articles truffés d’insultes à l’égard de sa personne et de ses alliés. Je peux te dire qu’il n’y aura pas un coup d’Etat, que ce qui sera entrepris respectera la Constitution». J’en déduis que la crise est profonde. Je vais dans le bureau de Boydiel Ould Hoummoid, fraichement nommé ministre secrétaire général de la présidence. Je lui donne ma lecture : son prédécesseur, Yahya Ould Waghf, et globalement l’entourage civil de Ould Cheikh Abdallahi, a engagé un bras de fer avec l’aile militaire du pouvoir, une démarche suicidaire et dangereuse pour l’équilibre du pays et pour la démocratie, j’interpellais en lui sa sagesse et son non engagement dans cette querelle pour essayer de recoller ce qui peut l’être. Suivront les événements que l’on sait : tentative de régler le différent par députés interposés, offensive de l’aile civile du pouvoir, limogeage de tous les chefs militaires en pleine nuit et coup d’Eta du 6 août.

Octobre 2008, je suis convoqué à la présidence. Le Général Ould Abdel Aziz semble serein malgré toutes les menaces qui pèsent sur son pouvoir : refus de la communauté internationale de le reconnaitre, contestations intérieures et essoufflement du pays qui est en instabilité depuis quelques mois. Il parle des Etats généraux de la démocratie. Je lui dis qu’ils ne signifieront rien si l’opposition n’y participe pas. «Elle va y participer. Nous ne ferons aucune démarche politique qui n’inclut pas tous les acteurs ou en tout cas la majorité d’entre eux. Même s’il y a des élections, ce ne sera qu’avec tout le monde».

Quatre moments qui résument pour moi cette personnalité : le franc-parler, la fermeté, la témérité et la détermination. Des qualités autrement perçues par ses détracteurs qui voient en lui un homme «introverti», «emporté», «rustre» et «méprisant». Oubliant que cet homme-là les a menés en bateau jusque-là.

D’abord pendant la première transition en les emmenant, pour la plupart, à voter Ould Cheikh Abdallahi, un candidat sorti d’on ne sait où. Ensuite en 2008, en jouant l’ordre constitutionnel pour dénoncer le retour en force du système décrié de l’avant août 2005. Enfin en les amenant à signer l’Accord de Dakar et à organiser conjointement des élections où il s’est présenté comme le promoteur du changement contre une alliance contre-nature entre soutiens et opposants de l’ancien régime. Dont acte.

 

 

 

La Tribune : Nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de l’indépendance nationale. Qu’est-ce que vous retenez de ces cinquante ans de Mauritanie ?

Réponse : Beaucoup de tristesse pour mon pays. Par rapport à nos possibilités, ce qui a été fait est attristant. En matière de mauvaise gestion de nos ressources, de rendez-vous manqués, d’occasions ratées, sans parler de la pauvreté des populations, leur ignorance, le manque d’infrastructures de base…

On peut toujours dire que nous sommes partis de rien et que quelque chose a été fait depuis 1960. Mais il nous reste énormément de choses à faire. Notre pays brille par ses retards dans beaucoup de domaines, sinon tous. Au moins pour ce qui est des fondements d’un Etat.

Nous avons toujours eu des frontières poreuses, peu contrôlées à cause d’un système de défense désuet et, dans certains cas, de la démission des autorités civiles et militaires. Nous pouvons dire que le minimum en la matière n’a pas été assuré toutes ces années-là.

L’Etat civil dont l’importance a été négligée des années durant, n’a rien gagné en fiabilité. Qui est Mauritanien, qui ne l’est pas ? Combien sommes-nous ? Comment vivons-nous ? Rien n’est vraiment cerné de façon précise. C’est peut-être là une critique sévère mais nous devons voir les choses en face pour pouvoir aller de l’avant et corriger ce qui doit l’être.

Savez-vous par exemple que nous ne maîtrisons pas encore les effectifs des fonctionnaires ? Que dire des biens de l’Etat ? Quelques-uns n’hésiteront pas à vous dire qu’il ne sert à rien de savoir combien l’Etat possède d’immeubles, de mobiliers, de matériels…

Chacun a tendance à s’enfermer dans un esprit d’insouciance totale oubliant que le fait de ne pas savoir avec exactitude le patrimoine de l’Etat, occasionne des dépenses parfois énormes. Chaque année, d’importantes dépenses sont faites pour se procurer du matériel de bureau – ordinateurs, bureaux, chaises. A la Présidence par exemple, le matériel qu’on a n’a pas besoin d’être changé pour les quinze ans à venir, ou presque.

C’est triste quand on sait que nous sommes tous responsables de cette situation : de l’analphabète au super-cadre, du planton au haut responsable. Nous avons créé, entretenu, encouragé pour les uns, tandis que les autres n’ont pas décrié, dénoncé s’ils n’ont pas applaudi.

 

La Tribune : Comment faire pour s’en sortir ?

Réponse : Il faut changer d’attitude et pour cela il faut une prise de conscience globale et effective de cette situation. On ne peut guérir quand on est malade que si on sait de quoi on souffre. Notre pays est vaste mais il est plein de ressources qui auraient dû servir pour son développement. Finalement tous ces retards sont le fruit de la gabegie, de la corruption et de l’inconscience d’un intérêt national supérieur. Ce n’est pas le fait de la colonisation, ni celui des pays voisins, ni celui des multinationales, ce sont les Mauritaniens qui sont responsables de ce qui leur est arrivé.

Le jour où tous, nous prendrons conscience du prix que nous payons à cause de la mauvaise gestion de nos ressources, de nos atouts, la lutte contre la gabegie sera une exigence sociale. Aujourd’hui nous en faisons un programme parce que nous croyons que c’est le mal du pays. Mais il faut arriver à un moment où ce sont les populations elles-mêmes qui refuseront de souffrir la prévarication. Il faut voir les usagers des services publics refuser de payer un tribut en contrepartie d’un droit. Les voir se plaindre et manifester ce refus, tout faire pour que cela aille au niveau supérieur.

Il faut voir les gens vilipender les voleurs et les traiter en tant que tels. C’est comme ça que nous pourrons arriver à quelque chose. Ce doit être l’effort de tout un chacun pour le bien de tous.

Je ne demande pas personnellement d’être chanté, je le refuse d’ailleurs. Je veux rompre avec les accueils fastes et célébrant la personne du Président. Pourquoi ? J’estime que cela participait à la culture de l’indignité du citoyen mauritanien. Les pratiques du passé ont ancré la corruption des mœurs et des esprits. Aujourd’hui nous devons libérer le citoyen de ce joug, lui permettre de recouvrer sa dignité.

Je serai heureux le jour où les gens ne viendront pas me voir pour me demander une licence de pêche, un passe-droit, une faveur, mais pour me poser des problèmes d’ordre communautaires, d’ordre nationaux. Je vous dis que le pays est riche mais que son pillage systématique a compromis son développement. Il va falloir tout redresser y compris la personne.

 

La Tribune : Mais dans ce cas où tout est urgence, quels sont les secteurs prioritaires pour vous ?

Réponse : Comme je l’ai dit plus tôt, il y a d’abord la mentalité à changer, à rendre plus rationnelle, plus portée sur l’intérêt général, plus dynamique, plus confiante. Le Mauritanien d’aujourd’hui doit s’assumer. Pour cela il a besoin d’un système éducatif à même de lui offrir ce à quoi il aspire.

Comment se fait-il que cinquante ans après l’indépendance, nous soyons encore dans la situation du demandeur en toutes spécialités ? Nous avons besoin de spécialistes en médecine, d’ingénieurs, de techniciens dans tous les domaines, même dans les petits métiers. Le seul domaine où l’on semble avoir un semblant d’autosuffisance est celui des porteurs.

En fait, le système éducatif ne répond pas aux besoins du pays en matière de développement. Pendant cinquante ans nous avons été prisonniers de polémiques autour de la question des langues, alors que l’enseignement se détériorait dans l’insouciance totale. On a continué à former dans les filières littéraires qui ne font pas le développement. Combien ? 85% des milliers de diplômés le sont dans les matières littéraires et ne peuvent donc produire.

Nous devons inverser ce rapport dans les années à venir. Avoir 85% de nos diplômés dans les matières scientifiques et techniques surtout que le pays, vu ses richesses minières, est appelé à développer des expertises en la matière pour faire face à la voracité des opérateurs, faire les meilleurs plans de développement et imposer la plus profitable des exploitations de nos richesses. Au lieu de continuer à se heurter au problème des langues, nous devons nous consacrer à dispenser un enseignement de qualité pour former les hommes de demain.

 

La Tribune : Pourtant les Etats généraux de l’éducation que vous aviez promis tardent…

Réponse : Nous avons une vision globale de la question. Les Etats généraux seront l’occasion pour toutes les forces vives de la Nation de s’exprimer sur la question. Mais dans l’optique de créer une école à même de répondre aux exigences du monde moderne et aux besoins du pays en matière d’emplois. Il ne faut pas se tromper : si l’éducation marche, tout marchera.

 

La Tribune : Et après l’éducation, quelles autres priorités ?

Réponse : La priorité est celle-là. Il faut l’accepter. C’est d’ailleurs elle qui déterminera le changement de mentalité que je prônais tantôt.

Nous avons aussi les infrastructures qui sont tout aussi déterminantes dans la formation de l’homme mauritanien nouveau. Les routes, l’électricité, la disponibilisation de l’eau courante, les centres de santé… tout cela offre de meilleures conditions aux populations, aux enseignants qui ne refuseront plus d’aller dans leurs postes d’affectation parce qu’ils ne sentiront plus de différences dans la qualité de vie entre l’intérieur et les grands centres urbains.

Il y a aussi la Justice qui subit aussi les effets de la crise du système éducatif. Encore ce problème de formation et d’adéquation entre les cursus et les besoins dans les tribunaux. Les gens ont tendance à croire que le seul problème de la Justice est la corruption. Il y a aussi ce besoin pour les Magistrats d’être formés pour pouvoir appréhender toutes les problématiques du monde moderne. Récemment encore un bateau battant pavillon français a été condamné pour avoir transporté une cargaison de riz jusqu’au port de Nouakchott. Ce qui s’est joué autour de ce riz n’est pas de sa responsabilité, ce qui ne l’a pas empêché d’être condamné.

En définitive quand je regarde l’héritage que nous avons eu, je me dis que tout est prioritaire. C’est pourquoi je ne veux pas qu’on perde encore du temps à chercher ce qui dot être fait en premier. Pourquoi ne pas tout engager en même temps, aller finalement se battre sur tous les fronts du sous-développement et de l’arriération ?

 

La Tribune : Monsieur le Président, actualité oblige, parlons du dernier ralliement de Adil à la Majorité présidentielle. Est-ce pour vous l’ultime aboutissement du dialogue avec l’opposition auquel vous avez appelé récemment ? Et surtout est-ce qu’il y a une gêne de voir revenir ceux qui étaient hier décriés comme des prévaricateurs ?

Réponse : Le dialogue dont j’ai parlé ne signifie pas fatalement la participation comme il ne signifie absolument pas un retour en arrière.

Pour ce qui est de Adil, je dirai que tous les Mauritaniens sont égaux devant nous. J’affirme ici qu’il y a un fait sur lequel aucune négociation n’est possible : la volonté de changement. Permettez-moi de revenir en arrière.

En 2005, nous avons décidé de faire le changement pour éviter à la Mauritanie une dérive certaine. Sur le plan politique, nous avions voulu et assuré l’ouverture politique permettant aux acteurs politiques d’entrer sereinement dans le jeu. Sur le plan économique nous avons réussi à restaurer la confiance des bailleurs de fonds qui se sont finalement engagés aux côtés de la Mauritanie. Sur le plan social, nous avons voulu libérer l’homme mauritanien des pesanteurs et des pressions jusque-là exercées sur lui. Nous avons en partie réussi. Nous l’avions cru quand nous sommes sortis de cette première transition avec des élections libres et transparentes.

Moins d’un an après ces élections, nous avons assisté aux premières tentatives de reprise en main du pouvoir par ceux-là même qui l’ont exercé plus de deux décennies durant et qui ont été responsables des multiples blocages ayant justifié le changement d’août 2005. Nous avons alors encouragé une résistance légale et démocratique. La réponse a été le renforcement du camp qui consacrait le retour en arrière. Avec les mêmes figures, le même niveau de gabegie, autant dire que le décor était planté y compris au niveau du folklore consacré. Ne manquait que le chef d’orchestre de cet assemblage qui avait pillé le pays 25 ans durant. Il s’en est suivi fatalement le changement qu’on connait puis la transition qui a permis d’organiser des élections libres et transparentes où le peuple mauritanien a fait son choix en lui octroyant 53% des suffrages exprimés.

Fort de cette légitimité, je vous dis ici que je n’ai pris aucun engagement pour un homme politique, un chef de clan ou autre. Le seul engagement que j’ai, c’est celui que j’ai contracté auprès du peuple mauritanien et qui tourne autour du changement par la lutte contre la corruption, la gabegie, l’ignorance, la pauvreté, l’injustice, la précarité, en définitive pour l’édification d’un Etat moderne au service de ses citoyens et fier d’être lui-même.

Ce ne sont pas les soutiens de première ou de dernière heure qui me feront changer de cap. Mais je vous dis aussi que le projet qui est celui-là est heureux d’être servi par tout mauritanien qui y croit. Tout celui qui veut participer à notre entreprise est le bienvenu.

 

La Tribune : Mais quand vous appelez au dialogue, n’est-on pas en droit de se demander «dans quel cadre» ?

Réponse : Je l’ai dit et je le répète : nous sommes tous ici dans notre pays. Nous sommes tous concernés par ses problèmes. Nous sommes tous appelés, pouvoir et opposition, à imaginer des solutions à ces problèmes. Mais en définitive c’est au pouvoir de mettre en œuvre ses choix de développement, pas à l’opposition. Nous acceptons donc de discuter de tous les problèmes mais pas de partager la prise de décision qui revient de droit à celui dont le programme a convaincu la majorité du peuple mauritanien. Discuter ne veut donc pas dire partager. Si l’on accepte cela, il ne restera plus que donner des formes et un cadre au dialogue.

 

La Tribune : Vous avez toujours parlé de réformes institutionnelles indispensables aux rééquilibrages des pouvoirs. N’est-ce pas là un thème de dialogue ?

Réponse : Je suis prêt à discuter de tous les sujets. Le cadre pourrait être celui d’une ou de plusieurs journées de réflexion qui pourraient se tenir à la demande soit de la Majorité soit de l’Opposition. Et là tout peut être l’objet de discussions.

Mais il y a l’Assemblée nationale qui est aujourd’hui un espace de dialogue permanent. C’est là quand même que les grandes décisions sont prises et c’est important que toutes ces décisions fassent l’objet de critiques et de commentaires de la part des élus. Il faut savoir qu’il y a des députés de la Majorité qui critiquent les décisions. Parfois à l’excès. Nous voyons parfois des gens s’en prendre à des situations qu’ils ont soutenues par le passé, au moins qu’ils n’ont jamais dénoncées. Mais heureusement que ceux qui écoutent n’ont pas la mémoire courte et ont assez d’intelligence pour discerner le vrai du faux.

 

La Tribune : On dit dans notre milieu que vous allez à une vitesse que ne peuvent tenir vos collaborateurs. Est-ce que vous le sentez parfois ?

Réponse : Ce n’est pas seulement dans votre milieu qu’on le dit. Même des membres du gouvernement sont venus se plaindre du rythme que je leur impose. Certains disent qu’ils sont surchargés. Mais le pays a besoin de rattraper le temps perdu. Il faut aller vite. Mais il faut surtout se départir de cette tendance de toujours vouloir partir de zéro. Pour cela mettre à profit l’expérience des autres.

Quand nous avons voulu avoir un hôpital oncologique, on nous a dit qu’il vaut mieux avoir le traitement au cobalt, un vieux système que connaissent apparemment les cadres de la santé. Mais j’ai tenu à avoir la dernière technologie. Si les nôtres peuvent travailler immédiatement là-dessus, c’est tant mieux. Sinon nous ferons appel à l’expertise étrangère en attendant de former des spécialistes. C’est cette option qui a été finalement retenue malgré le manque de confiance des nôtres. Je demande ici : mais pourquoi avouer son échec à l’avance ? Partir sans la foi en la réussite, c’est principalement ce qui nous empêche d’avancer. L’attente d’avoir ceci ou cela pour faire ce qui doit l’être dans l’urgence, est la pire des attitudes.

Combien de fois j’ai entendu les uns dire qu’ils attendaient le concours de tel ou tel bailleurs pour lancer tel ou tel projet vital. Nous faisons désormais ce que nous pouvons par nous-mêmes.

Regardez par exemple, partout où je suis allé on m’a posé le problème de l’eau. Et c’est vrai qu’on est en retard et très en retard. Regardez ce qui a été fait rien que sur le budget de l’Etat, sans concours extérieur. Pour Magta Lahjar la question de l’eau a toujours été posée. On a toujours attendu le concours extérieur pour permettre aux populations de cette grande ville d’avoir une eau potable saine. Mais j’ai décidé de mettre fin et au plus vite à cette triste situation. Aujourd’hui le Génie militaire a été sollicité pour en faire une priorité. Ce sera fait, Inchaa Allah, dans quelques mois. L’exemple de l’alimentation de quartiers comme Arafat est édifiant en la matière.

 

La Tribune : Il y a quand même un fait : vos collaborateurs n’incarnent pas forcément les valeurs que vous voulez cultiver. Qu’en pensez-vous, Monsieur le Président ?

Réponse : Ils vont finir par incarner ces valeurs. Nous revenons à la question des mentalités, des attitudes vis-à-vis de la chose publique, de l’éducation… Ce pays a souffert pendant plus de 20 ans durant, une gestion à la base de laquelle se trouve le mensonge. Chacun de nous l’a critiquée en son temps, ne serait-ce que secrètement. Mais il est temps de reconnaitre où nous en sommes et de changer.

Aujourd’hui, il y a des ministres qui travaillent franchement pour pousser les choses, les faire avancer. Ce que je leur répète c’est qu’il y a solution à tout problème. Je reviens à l’exemple de l’eau.

On est surpris quand on fait l’état des sondages et de leurs capacités. Comment les trois millions de mauritaniens ne sont-ils pas suffisamment alimentés ?  C’est que chaque petit regroupement familial veut avoir son sondage, son école, son dispensaire. Beaucoup d’irrationalité dans la répartition de toutes ces infrastructures publiques. Avec en plus pour résultat, l’atomisation des efforts de l’Etat, l’éclatement social et l’impossibilité pour les autorités de satisfaire les besoins des citoyens.

Nous avons opté pour la politique des regroupements des populations. Au lieu de suivre et d’accompagner les chefs de tribus ou de cantons, l’Etat prend les choses en main. Il favorise les regroupements en choisissant d’abord un lieu viable puis en construisant les infrastructures qui peuvent assurer les services de base. L’Etat a les moyens de viabiliser des villages mais seulement sur des bases saines. Dans le temps, cette atomisation a été voulue par les autorités souvent pour des raisons politiques.

Moi, je n’ai pas besoin ni envie de diviser les gens pour avoir des voix ou pour contrôler les votes en opposant les uns aux autres. Il faut que les gens comprennent qu’il est de leur intérêt de se regrouper pour permettre à l’Etat de leur assurer un minimum de services pour l’amélioration de leurs conditions de vie.

Autre problème posé par le manque de vision en matière d’urbanisation, celui du développement anarchique des villes. Nos villes d’aujourd’hui se développent tout au long de la route goudronnée. Imaginons que dans cinquante ans, nous aurons une mégalopole allant de Nouakchott à Nbayket Lahwash, mais de boutiques ouvertes de part et d’autre du goudron. C’est absurde, acceptez-le. Mais en plus absurde et en plus injuste, le fait d’avoir quelques riches hommes d’affaires qui ont des concessions rurales de plus de 20.000 ha à Nouakchott, au moment où les populations souffrent la promiscuité dans des gazras dans l’attente de lots de moins de 200 m2. Et quand ces populations bénéficient d’attributions, les riches viennent leur racheter leurs terrains.

 

La Tribune : Venons-en à l’actualité liée à la sécurité. Comment évaluez-vous le travail qui a été fait ?

Réponse : Le terrorisme a frappé notre pays qui a manqué de réaction efficace. On peut dire que le pays n’avait pas mobilisé les moyens et donc n’avait pas les capacités de faire face au défi sécuritaire. Tout cela parce que les moyens ont été dilapidés, détournés par des particuliers.

Il est vrai que nous avons un territoire vaste et difficile à contrôler, mais cette contrainte se pose aussi aux éventuels agresseurs. Encore faut-il avoir la volonté de reprendre les choses en main et de faire face. Nous, on est chez nous, c’est l’avantage que nous avons sur les autres. Nous avons décidé de réagir. Aujourd’hui nous estimons que nous avons le strict minimum pour assurer la sécurité du pays et protéger ses frontières.

Nous avons d’abord décidé de reprendre en main tous les postes militaires du pays. Le poste de Ain Bintili n’a pas été occupé depuis février 1976. Celui de Lemreya était au bout du monde, aujourd’hui c’est une base qui a l’eau, l’électricité et où il est désormais envisagé de construire un aéroport international de dégagement. Il n’y a pas un point dans le désert mauritanien qui ne voit passer un groupement militaire mauritanien plusieurs fois par jour. Entre l’occupation permanente et celle temporaire, il n’y a plus de vide dont peuvent profiter trafiquants et criminels.

Les résultats sont là : depuis l’attaque de septembre 2008, il n’y a pas eu d’attaque frontale, ni d’incursions armées de terroristes ; La restructuration de l’Armée a été réussie. Mais, plus important, les trafiquants de drogue ne se sentent plus en sécurité dans notre territoire. Aussi faut-il dire que dans notre pays il n’existe aucune base de terroristes, aucun camp d’entrainement.

L’approche sécuritaire a réussi grâce aussi à la forte coordination avec les pays frères voisins concernés. La parfaite entente de ces pays est nécessaire pour contrer ce fléau.

Sur le plan interne et pour compléter l’approche sécuritaire, une action a été engagée. Elle vise la sensibilisation de l’opinion publique sur le phénomène. Cette sensibilisation a pour objectif d’immuniser les jeunes générations et d’empêcher le recrutement. On revient toujours à l’éducation. Mais en attendant de travailler là-dessus, il s’agissait de présenter ces groupes sous leur vrai visage qui n’a rien à voir avec l’Islam. Les Mauritaniens condamnent dans leur totalité ce phénomène de l’extrémisme.

Parallèlement, il y a eu ces grâces qui ont permis de libérer des jeunes impliqués à des degrés divers, mais faiblement, dans des actions données. Cette règle du pardon ouvre la porte à la possibilité pour d’autres de revenir sur le droit chemin.

Il reste que cette approche est profondément déterminée par le redressement du système éducatif et par la lutte contre la pauvreté.

 

La Tribune : Toujours en relation avec l’actualité, que vous inspirent les révélations de WikiLeaks sur notre pays ?

Réponse : Je les prends très au sérieux parce qu’il s’agit en fait de copies-conformes des télégrammes envoyés par l’Ambassade des Etats-Unis à Nouakchott à son administration à Washington. J’estime cependant que ce qui est passé est passé. Même si je crois que nos politiques devraient être, désormais, plus prudents quand ils traitent avec l’étranger. Ils doivent aussi assumer ce qu’ils disent dans toutes les circonstances.

Je savais que ma vie était en danger, mais cela n’a jamais rien changé à mon programme. Je sais aussi que les opposants de l’époque avaient le droit de combattre par tous les moyens le changement qu’ils redoutaient parce qu’il ne servait pas leurs intérêts. Je les comprends.

Ceci dit, ceux dont on a parlé ne sont que la face visible de l’iceberg. Les gros caïmans qui sont derrière sont toujours terrés attendant l’occasion de compromettre le changement.

Qu’ils aient cherché à me liquider ou à arrêter le processus de changement, je ne leur en tiens pas rigueur. Je n’ai aucun ressentiment, aucune haine. Je vous dis que je les comprends. En 2003, je me suis opposé personnellement à une tentative de changement parce que j’estimais qu’elle était une aventure qui comportait trop de risques pour le pays. Mal pensée et mal mise en œuvre, j’ai jugé qu’il fallait la combattre par tous les moyens.

 

La Tribune : Monsieur le Président, on parle beaucoup d’un remaniement ministériel imminent. Qu’en est-il ?

Réponse : Le changement de gouvernement arrivera quand il le faudra. Je ne dirai pas que tous les Mauritaniens se valent, mais je crois qu’il faut donner à ceux qui sont nommés pour des postes de responsabilité l’occasion de faire leurs preuves. Le gouvernement ne changera pas tant qu’il fait ses preuves et qu’il assure le service.

Pour moi tout changement doit être motivé, réfléchi et étudié, sinon nous reviendrons fatalement en arrière. Un ministre qui n’a pas commis un acte avéré décrié, je ne vois pas pourquoi je le démettrai.

Ce n’est pas la peine de changer tous les six mois ou tous les ans. Je crois qu’il est plus juste de laisser les ministres s’adapter à la personnalité du Président, à son rythme pour chercher à harmoniser l’action en vue de la réalisation des objectifs prédéfinis.

 

Merci Monsieur le Président de la République

 

Propos recueillis par Ould Oumeïr















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