Médiation ou facilitation : la récurrence funeste


saharamedia
Samedi 31 Juillet 2010



Médiation ou facilitation : la  récurrence funeste

Ancien Recteur de l’Université de Nouakchott, ancien Ministre des Affaires Étrangères et ancien Ambassadeur à Adis Abeba et en Afrique du Sud, le Dr Mohamed El Hacen Ould Lebatt a, par son cursus éloquent, imposé à l’OIF son choix dans le cadre d’un panel de grands penseurs, de grands chercheurs, de diplomates chevronnés et d’hommes d’Etat, chargé de produire une étude pertinente sur la prévention des conflits dans l’espace francophone. Un panel qui a réalisé le volumineux ouvrage intitulé : "Prévention des crises  et promotion de la paix / Médiation et Facilitation dans l'espace francophone / Théorie et Pratique". Un ouvrage, édifiant à plus d’un titre, et dont Sahara media a choisi de diffuser les points saillants. La semaine dernière, le site a publié l’introduction intégrale de l’ouvrage, élaborée par Jean-Pierre Vettovaglia  président du comité de pilotage. Cette semaine, Sahara média publie l’une des participations à cette ouvrage du compatriote mauritanien le Dr Mohamed El Hacen Ould Lebatt intitulée « Médiation ou facilitation : la récurrence funeste »

 

Médiation ou facilitation : la  récurrence funeste

Introduction :

Les médiations et facilitations sont des mécanismes nécessairement à géométrie variable. La raison réside dans leur nature informelle, rebelle aux définitions et clichés pré-établis. Ils sont difficilement réductibles aux catégories dogmatiquement fixées par la théorie du droit et de la science politique. N’a-t-on pas souvent soutenu qu’ils sont le bel exemple de cette « salutaire » paresse intellectuelle qu’est la tentation de qualification sui generis ?… Chacun, on le sait depuis les travaux de Jacob Bercovitch , Lawrence Susskind et Eileen Babbitt  y va de ses propres définitions et caractérisations. Les facettes  que  ces techniques et mécanismes  nous offrent pour les observer, les présenter, les  analyser et, éventuellement, les évaluer sont innombrables et changeantes. L’esprit  le plus achevé ne saurait prétendre embrasser, pour de bon,  leur immense diversité ; tout y est matière à création, ingéniosité, savoir faire, talents, dons, chance et intuition de circonstances, du moment. Rationalité  et irrationalité font ici jeu égal.

Les écueils que le médiateur ou facilitateur rencontre  dans l’accomplissement de sa mission sont  l’expression de cette déconcertante diversité. Quelles que soient l’expérience et la science du médiateur ou facilitateur,  l’établissement de la liste exhaustive de ces obstacles apparaît comme une véritable gageur. La pratique de cet exercice  ainsi que l’observation et l’évaluation de multiples cas qui se sont présentés, ici ou là, invitent à se rendre compte de la répétition d’un certain nombre d’obstacles.  Le caractère récurrent de tels écueils ne laisse pas indifférent puisqu’il prend l’allure d’une structure intellectuelle se présentant, partout et toujours, comme une véritable récurrence funeste.

La difficulté que révèle l’étude de ces écueils apparaît sous deux aspects. D’abord leur inventaire n’est pas aisé puisqu’il ne s’agit pas de présenter des écueils quelconques et fortuits qui  sont apparus dans un certain nombre de situations mais qui ne se sont pas vérifiés dans d’autres. La récurrence est ici la première caractéristique de notre réflexion… il ya donc un travail de sélection rigoureuse à  effectuer au sein d’une pléthore d’écueils et  d’embuches; il y a, ensuite, un effort de classification, de structuration selon  des paramètres rationnels. Sous quels critères peut-on classer des éléments aussi disparates que la politisation de la mission du médiateur, les stratégies des parties en conflit, les interférences extérieures à la médiation, les enjeux globaux et locaux de celle-ci, les doutes et scepticismes des acteurs du conflit, la pluralité des médiateurs, l’accaparement et l’appropriation des processus de négociations assistées ?

La tentation est grande de proposer, parmi d’autres hypothèses, le critère de base, celui du conflit lui-même. Selon cette approche, il y aurait un intérêt à chercher à identifier la récurrence funeste en distinguant au sein de la classification des conflits . La critériologie recherchée renvoie de la sorte à la typologie établie. On peut ainsi distinguer les écueils récurrents des médiations selon que ladite médiation se met en œuvre pour résoudre un conflit interétatique, un conflit intra étatique ou même un conflit mixte. Compte tenu cependant de l’enchevêtrement des caractéristiques des conflits, cette grille d’analyse s’avère vaine.

Il y aurait également un certain intérêt à emprunter une approche anglo-saxonne qui se suffit de dresser, empiriquement, la liste  des écueils sans se soucier des liens de consanguinité qui se noueraient entre eux. Cette approche a l’avantage d’être plus cohérente avec le caractère pratique de l’exercice auquel nous nous essayons ici, à savoir, présenter, dans une perspective purement opératoire, les écueils récurrents dans une facilitation ou médiation, laissant à d’autres, pour d’autres aspects de la thématique générale de cet ouvrage collectif, le soin d’apporter les contributions théoriques pour lesquelles ils sont sans doute plus outillés que le rédacteur de ces lignes. Le caractère casuistique de cette approche, réfractaire aux délices de la conceptualisation, ne plaide pas en sa faveur.

Il semble qu’une orientation de la réflexion vers le critère qui renvoie à  l’essence des choses, à travers une corrélation, voire une combinaison des conflits et des médiations, approche dite de l’objet (conflit) et du sujet (médiation) soit moins infructueuse, et, à tout le moins, donne-t-elle l’illusion d’une construction intellectuelle…

A l’examen, certains écueils se rattachent, en effet, à la nature du conflit (I) dont on cherche la solution tandis que d’autres renvoient à la nature de la médiation ou facilitation(II) en charge du processus de recherche de scenarios de sortie de crise. Quel mal à les exposer sous ces deux chefs ?

I - LES ECUEILS LIES A LA NATURE DU CONFLIT.

Les écueils récurrents liés à la nature du conflit sont, comme leur intitulé l’indique, les écueils qui se rapportent aux facteurs objectifs du conflit à résoudre. Ils sont totalement indépendants de la volonté du médiateur et du facilitateur. Ils peuvent se rapporter à la structure sociale, notamment à sa composition ethnique, à ses traditions culturelles et folkloriques, à sa ou ses religions, à sa ou ses langues. Ils peuvent aussi se rapporter aux enjeux qui nourrissent les dynamiques qui portent le processus et déterminent les ébauches des scenarios de solutions. Tantôt ils concernent les doutes et scepticisme des acteurs ; les stratégies des parties en conflit se révèlent fréquemment comme l’écueil le plus récurrent des médiations.

Au bout du compte, les écueils liés à la nature du conflit peuvent être regroupés dans deux blocs: les écueils nés des enjeux (A) tissant la toile de fond du conflit et les écueils résultant des stratégies des parties au conflit (B).

A- Ecueils découlant des enjeux structurant le conflit

La théorie des enjeux structurant les conflits a fait ces dernières années l’objet d’une attention soutenue et d’une littérature abondante  elle ne nous intéresse pas ici du point de vue de ses postulats et présupposés doctrinaux. Nous la mentionnons ici seulement dans le but de mettre en relief le poids des enjeux comme écueil récurrent  dans toutes les médiations. On peut, de façon tout à fait lapidaire et schématique, se limiter à souligner l’extrême diversité des réalités que recouvrent la notion d’enjeu et les conséquences d’une telle diversité sur la conduite  du médiateur.

La diversité des enjeux est le premier écueil que doit surmonter le médiateur. C’est ici que se mesure d’abord et avant tout sa capacité d’appréhender la complexité du conflit qu’il prend en charge. Cette complexité des enjeux vient du fait que la crise où s’investit le médiateur est souvent consubstantielle à une ou d’autres tragédies avec lesquelles elle s’embrasse dans des jeux d’étreinte plus douloureuse que langoureuse. Les enjeux ne sont pas seulement un écueil récurrent majeur. Ils sont également le rocher sur lequel on jugera les vertus d’humilité souhaitée du médiateur ainsi que ses vices éventuels d’arrogance (Ibrahimi : Les sept pêchés capitaux du médiateur).

La diversité des enjeux est tout simplement effarante. Les enjeux endogènes et les enjeux exogènes s’enchevêtrent pour construire la pyramide des imbroglios devant lesquels bien des médiateurs sont restés désarçonnés, perdus, paralysés, voire tétanisés.

les enjeux exogènes

Il y a autour de tout conflit une toile épaisse dont les fils du tissu se nouent en une nasse impénétrable, enchevêtrée de forces, d’intérêts, et d’acteurs de tous ordres. Les puissances régionales et internationales en constituent les principaux segments.

L’analyse classique des trajectoires des médiations suggère que les enjeux exogènes couvrent deux éléments majeurs : les puissances mondiales et les interférences des pays limitrophes. Il ne faut cependant pas oublier les puissances mixtes et occultes.

Compte tenu des politiques globales des principales puissances internationales, il n’existe pratiquement aucun conflit où de telles puissances ne sont pas présentes ou désireuses d’être présentes.

La mondialisation diplomatique (cf. Hubert Védrine) a sensiblement renforcé le phénomène. L’intérêt de telles puissances - il est trivial de le rappeler - est lui même fort diversifié. Il peut résulter du passé, du poids et du legs de l’histoire, tout comme il peut être la manifestation d’intérêts économiques ou énergétiques ou, tout simplement, de velléités d’opposition à une ou d’autres puissances rivales. Dans tous les dialogues que nous avons observés ces dernières années y compris bien évidemment ceux dans les médiations ou facilitations dans lesquelles nous avons été directement impliqué, ces puissances appelées par un jeu faussement  pudique par l’euphémisme habituel de “facteur externe” ont été des déterminants d’une redoutable influence. Les médiateurs ou facilitateurs qui l’ont oublié ont payé chèrement le prix de leur turpitude. En dernière analyse, l’écueil s’avère incontournable puisqu’il n’y a pas de paix véritable en dehors d’un “véritable aggiornamento des grandes puissances”, comme l’affirme Roland Marchal dans l’étude précitée articulée autour de la donne paradigmatique du Tchad et de la Centre Afrique (page49).

Les exemples font légion. Le premier, éloquent, a été donné par la Belgique au moment où se déployait la facilitation du processus politique en RDC. Un autre exemple a été donné par la France lors des négociations inter ivoiriennes (Marcoussis) et de l’accord politique tchadien du 13 Aout 2007. On peut classer dans ce registre les influences anglo-saxonnes dans les difficiles et douloureux accords politiques au Kenya et au Zimbabwe.

Le rôle joué par le tandem France/ Allemagne dans le dialogue togolais procède du même phénomène.

Les puissances régionales et les pays limitrophes sont, dans la structure géopolitique, un élément sensible des enjeux exogènes.

La littérature qui traite des déterminants des conflits met en avant un certain nombre de facteurs : les crises de légitimité, les vieilles rivalités ethniques et religieuses, les statuts controversés des populations transfrontalières, les tensions et revendications territoriales … Tous ces déterminants peuvent, si les circonstances encourageantes se présentent, trouver un catalyseur dans les intérêts géopolitiques ou géostratégiques des puissances régionales. C’est d’ailleurs pourquoi il a toujours été malvenu (sauf à réserver des cas rares tels que celui du Burkina en Côte d’Ivoire) de confier la solution des conflits à ces puissances régionales ou pays voisins… Perçus au départ comme des acteurs dotés de ressources qui normalement les prédestinent à devenir un agent de la paix du fait de leur proximité et des liens culturels, historiques et humains qu’ils sont supposés entretenir avec le pays en crise, ils deviennent souvent, compte tenu d’enjeux régionaux, partie au conflit, soit directement soit indirectement.

Aux puissances régionales et pays limitrophes, on devrait, dans ce survol rapide, assimiler certains acteurs mixtes. On peut ici ranger, pêle-mêle, les multinationales, les éléments locaux ou régionaux de la mafia et des narcotrafiquants, les réseaux sectaires qui ont fait des paroles de la foi un paravent de desseins malsains, voire terroristes. Dans tous les cas et quelle que soit la nature du conflit, il existe toujours un facteur exogène particulièrement décisif dans la causalité de la crise et non moins déterminant dans la promotion de la solution de sortie de celle-ci. La récurrence, voire la quasi constance de cet élément est suffisamment pesante pour qu’il ne soit pas amplement justifié qu’on le rappelle comme le premier écueil sur lequel va buter une médiation ou facilitation. L’enjeu endogène est encore plus déterminant.

Enjeux endogènes

Les enjeux endogènes constituent le nœud gordien des conflits. A ce titre, ils sont en tête du tableau des écueils qui jonchent le chemin sinueux du médiateur et facilitateur. Ils empruntent aux enjeux exogènes la même teneur de diversité et de complexité. Ils se structurent généralement autour des propriétés foncières, des clivages ethniques et religieux ancestraux et des avatars, dérives et turpitudes des évolutions politiques et institutionnelles.

L’un des enjeux endogènes le plus récurrent parait être celui que constituent les populations transfrontalières. La dimension transnationale du conflit n’est pas réductible à la seule présence de “populations flottantes entre deux Etats, membres de mêmes groupes ethniques transfrontaliers peu enclins à choisir” (Marchal, op cit, p46). Les politiques nationales ou régionales ainsi que l’influence des enjeux exogènes peuvent accroître et aiguiser la prégnance d’un tel écueil dont les logiques de terroir et les clashs d’identités à la recherche d’une citoyenneté perdue, refusée et fébrilement recherchée, constituent la toile de fond que le médiateur ne saurait ignorer au risque de se faire prendre dans la nasse de “l’inextricable enchevêtrement”.

Est-ce à dire que le médiateur doit se transformer en ethnologue? Sociologue ? Politicologue ? S’il le peut, il n’y a pas mieux… S’il ne le peut, “un complément d’âme” comme disait Bergson, lui est plus que nécessaire, d’autant que les écueils relatifs aux parties au conflit émergent déjà, dans l’immédiat niveau de la pyramide des écueils récurrents.

B. Les écueils relatifs aux parties

S’agissant des parties, deux écueils sont à surmonter : identifier et  circonscrire les acteurs, cerner leurs stratégies et percer le mystère de leurs interminables atermoiements.

Identification des acteurs.

Dans tous les dialogues nationaux (RDC, Burundi, Centrafrique, Tchad, Somalie, et à une échelle plus réduite, Côte d’Ivoire), l’identification des acteurs en vue de leur implication dans le dialogue national qui se veut toujours, à juste titre d’ailleurs, global et inclusif, a constitué, sous tous ces cieux, un écueil quasi insurmontable . La sélection se heurte à l’absence de critères objectifs et reconnus de tous. Il s’agit en effet de pays où l’espace politique est en plein chaos consécutivement à l’effondrement de l’Etat et de ses démembrements administratifs. Tous les acteurs, quels qu’ils soient, se prévalent, sans gêne, d’une représentativité dont la légitimité est invérifiable. Lorsqu’il s’agit par exemple de partis politiques, les médiateurs découvrent très tôt qu’ils n’ont jamais réuni de congrès réguliers dont les décisions seraient susceptibles de jeter des éclairages sur leur réalité. Leurs registres financiers sont inexistants et les livres à souches où sont inscrits les adhérents sont tout simplement inconnus dans la vie partisane de ces pays.

La plupart du temps, de tels partis ou leaders de partis ne se sont jamais présentés à des élections et n’ont, à aucun moment, bénéficié d’une quelconque onction des urnes. N’ayant pas de députés, de sénateurs, de maires, de conseillers généraux  du fait de l’absence de traditions démocratiques dans le pays, ces partis politiques n’offrent aucun critère objectif permettant de statuer sur leur effectivité. Pourtant, toute la jungle des sigles symbolisant de telles créatures se bouscule aux portes des facilitations pour se faire inviter à la table des négociations. Aucun ne s’avoue inférieur à l’autre, et souvent ceux qui font le plus de bruits et adoptent les positions les plus extravagantes sont ceux qui comptent le moins sur le terrain.

Ce qui est vrai pour les partis politiques l’est pour les rebellions armées et encore plus pour la société civile. Pourtant  des rebellions armées parmi les plus modestes arrivent fréquemment à s’imposer dans les négociations au grand dam des rassemblements et regroupements politiques significatifs, sculptant par le glaive un statut envié, à travers lequel elles regardent  de haut ceux qui par la plume ou l’esprit, arrivent à peine à marquer leur existence. L’écueil ainsi esquissé ne pose pas au médiateur seulement un problème de gestion du processus en termes de coût, d’organisation et de logistique, mais également et surtout en termes d’efficacité et de résultat. Le phénomène a pesé de tout son poids sur le processus de paix au Burundi à Arusha et sur celui de la RDC. Le dialogue en RCA et les négociations politiques au Tchad et en Somalie en ont confirmé la récurrence. La consistance de l’écueil a fini par conduire de nombreux médiateurs à promouvoir la doctrine des « key-players » qui consiste à s’appuyer sur des acteurs jugés majeurs pour traiter les questions les plus sensibles et promouvoir, en comités restreints , voire parfois secrets, les ébauches de solutions destinées à être portées ultérieurement à l’attention des autres négociateurs.

La méthode n’est pas à l’abri des critiques et suscite toujours l’hilarité et l’acrimonie des petits et moyens acteurs mais elle n’est pas dépourvue d’efficacité et de rigueur. Elle permet de progresser malgré le déluge de feu, que nourrissent les funestes stratégies des parties au conflit.

b- La stratégie des parties

La lisibilité des stratégies des parties se révèle souvent comme l’un des défis les plus insurmontables. Pourtant, rien n’est possible si les médiateurs ne se pénètrent pas de ces stratégies ou s’ils échouent à en percer les mystères. La maîtrise du processus  échappera au médiateur dès lors qu’il se trouve en déphasage par rapport à la donne stratégique des parties au conflit. La question est compliquée par les dynamiques de groupes qui immanquablement se développent au sein d’un processus de médiation. L’analyse statique est  ici vaine. Au cours du processus, les choses bougent et les transferts de forces s’effectuent chaque jour. Seule une analyse dynamique, alerte et agile, peut accompagner l’oscillation perpétuelle des camps et le mouvement infini d’alliances et de mésalliances. Un examen attentif des expériences vécues permet de déceler des attitudes courantes auxquelles ont recours les parties en conflit.

41        Poursuivre la guerre par les moyens du dialogue. Inversant le dogme selon lequel la « guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens », les parties en conflits adoptent comme principe stratégique, la poursuite de la guerre par l’acceptation des négociations et des dialogues placés sous les auspices d’un médiateur. De la sorte, ils entrent tous dans un processus de négociations sans donner crédit au processus ainsi engagé tout en continuant à camper sur leurs positions pré négociations. Le rôle du médiateur sera de chercher par tous les moyens à dissiper les craintes, les doutes, les scepticismes et à transformer la poursuite de la guerre par le dialogue, en convainquant les parties qu’elles auront plus à gagner dans un compromis qu’en poursuivant les désaccords et la guerre.

42        Jouer les médiateurs contre les médiateurs en cas de pluralité de la médiation (Voir infra).

La tendance des parties est de travailler avec une composante de la médiation sur des scenarios qui sont différents de ceux qu’elles essaient de promouvoir avec une autre composante de la même médiation. Le but recherché est double. Parfois, le jeu vise simplement à tester la fiabilité de la médiation et la sincérité de ses initiatives et des solutions proposées. Il peut aussi être celui de rechercher le maximum de gain avant de prendre une option définitive de compromis. Le phénomène s’enveloppe généralement d’un voile de critiques ou de mise en cause d’une partie de la médiation accusée, souvent à tort, de partialité, d’intérêt mercantile ou de tout autre affinité que la partie rivale entretiendrait avec la composante de la médiation incriminée. C’est un piège et un écueil mortel pour les facilitations qui se laissent entraîner sur ce terrain ou qui prêtent le flanc aux manipulations et manœuvres de cette nature.

43        Accuser les médiateurs pour obtenir un avantage indu. L’une des tactiques fréquentes est d’accuser le mediateur de parti-pris, de partialité, de corruption, d’incompétence. Si aucun mediateur ne peut être dans l’absolu à l’abri de telles dérives et faiblesses, dans la plupart des cas, les parties en conflit se livrent à de telles accusations dans le but d’engranger des résultats. Croyant faire pression sur le médiateur, elles y recourrons avec d’avantage de force et de constance qu’elles  sentent que leurs propos produisent des échos auprès du médiateur, de son équipe ou de segments de la communauté internationale ou d’organismes l’ayant mandaté.

Les avantages recherchés à travers de telles campagnes auxquelles presque tous les médiateurs ont fait face, vont des avantages relatifs aux procédures, à l’aménagement de calendriers, en passant par le choix des lieux des négociations, le cadre de la négociation, la qualité des participants jusqu’aux questions de fond à savoir la nature et l’étendue des concessions politiques demandées aux parties récalcitrantes.

44        Se faire, se défaire, pour se refaire est l’oscillation constante des alliances qui structurent le processus. Le jeu de ces alliances dans un processus de médiation pose un écueil majeur par son extrême volatilité. Les processus inclusifs visant les solutions consensuelles invitent nécessairement à leurs tables une pluralité de composantes, lesquelles, sous l’effet de leurs propres dynamiques, vont tenter, chacune, d’améliorer ses positions par une recherche éperdue de construction d’alliances nouvelles et de déstructuration d’alliances anciennes. Presque toujours, la configuration d’alliances faites le jour, se défait au coucher du soleil, pour se refaire le lendemain aux premières lueurs de l’aurore. Ce jeu d’alliances et de mésalliances est le propre des négociations assistées, lesquelles sont portées par une dynamique de positionnement perpétuel. Les médiateurs et facilitateurs qui sous-estiment cet écueil finissent par en payer le prix, ce d’autant que la nature de la médiation se présente fréquemment comme un facteur de mise en évidence des vices et des vertus du mécanisme lui-même.

II. LES ECUEILS RELATIFS A LA MEDIATION

La récurrence des écueils relatifs à la nature de la médiation est lisible à travers un large spectrum de phénomènes. Certains portent sur la nature de la médiation elle-même (A) d’autres portent sur des pratiques récurrentes des mécanismes d’intercession, en particulier l’appropriation ou non du processus (B).

ECUEILS PORTANT SUR LA NATURE DE LA MEDIATION

Plusieurs questions se posent ici. Pour quel type de médiation doit-on opter ? En d’autres termes, que devrait-on privilégier : la pluralité de la médiation ou son unicité (a)?  Doit-on opter pour la médiation d’une organisation internationale ? Celle d’un Etat ou plutôt celle d’un individu, une personnalité ? C’est toute l’identité de la médiation qui se trouve posée(b).

La pluralité ou l’unicité

Deux types de médiation ou facilitation sont possibles : une médiation unique et une médiation plurielle.

L’unicité de la médiation comporte de nombreux avantages. Elle permet de discipliner l’action, les initiatives et la planification du travail. Ce faisant, elle évite l’écueil récurrent de la dispersion, des divisions et de l’émergence de pôles rivaux au sein de l’équipe de la facilitation ou de la médiation, assurant ainsi un « commandement unifié » du mécanisme ; elle barre la route aux interférences extérieures et surtout, met à l’ abri la médiation contre le jeu de manipulation auquel, invariablement, s’adonnent les parties dans le cadre de leurs stratégies contradictoires.

La centralisation de la communication et la maîtrise des flux d’informations venant de toutes parts renfonce la cohérence et la cohésion du leadership et accroît immensément son impact sur l’ensemble du processus. De même, elle facilite la coordination avec les partenaires internationaux et régionaux intéressés directement ou indirectement à la solution de la crise. En dépit, cependant de ces avantages dont elle est créditée, l’unicité n’échappe pas aux reproches. Aussi, a-t-on pu penser à l’alternative.

La pluralité de la médiation interrogée a été expérimentée. Elle consiste à mettre en œuvre un double mécanisme de médiation et l’on parle, alors, de médiation bicéphale ou plurielle. Ce dispositif est perçu comme doué d’un potentiel de mobilisation de facteurs positifs. Le mécanisme fonctionne comme le système de doubles valves. Prenant de revers les velléités des parties à manipuler la médiation, celle-ci faisant un bon usage de sa pluralité (de sa diversité) peut contrôler par chacun de ses segments ou composantes, une ou plusieurs parties au conflit laissant à sa deuxième composante le soin de gérer l’autre partie.

Cette division du travail qu’offre la multiplicité peut être obtenue à une échelle plus réduite dans le cadre d’une médiation unique lorsqu’elle comporte en son sein des personnalités qui pourraient s’afficher, ne serait-ce que superficiellement, comme étant plus proches de telle partie à l’exclusion d’autres qui seraient, elles, plus proches d’autres personnalités de la médiation.

La médiation bicéphale dans la crise comorienne, structurée autour du binôme Union africaine-Francophonie, a pu tirer de gros avantages de la perception dont elle a été l’objet puisque certaines parties faisaient plus confiance aux représentants de l’Union africaine au moment où d’autres étaient plutôt rassurées par la présence de l’OIF.

Au Togo, le tandem Allemagne-France fortement impliqué dans la médiation a bénéficié du même phénomène, l’Allemagne étant perçue comme proche de l’opposition, tandis que la France jouissait d’une grande audience auprès de la composante Gouvernement.

En RDC, la facilitation a vu se développer en son sein un phénomène similaire. Le facilitateur et son directeur de cabinet furent considérés comme proches du Rwanda et de la rébellion que ce pays soutenait (le RCD « Le Rassemblement Congolais pour la Démocratie ») alors que le représentant spécial du facilitateur à Kinshasa, l’auteur de ces lignes, était considéré comme un proche de la composante gouvernement.

Cette perception a permis, malgré certains effets pervers, de tenir les ‘’cornes du taureau’’ congolais et de progresser malgré les immenses difficultés de tous ordres résultantes de l’imbroglio tissé dans ce pays.

Dans tous les cas, la nature de la médiation se pose toujours comme un écueil récurrent dont le traitement est à manier avec une dextérité extrême au risque de polluer le fonctionnement du mécanisme d’intercession et de le paralyser définitivement. A l’évidence, le statut du médiateur peut contribuer positivement ou négativement à la gestion de la situation.

b- Le statut de la médiation

L’examen de cette question dans une analyse des manifestations de la récurrence des écueils auxquels s’expose la médiation n’est pas sans susciter quelques interrogations. Quel rapport existe-t-il entre l’identité de la médiation et la récurrence des écueils ? La réponse est pourtant simple. Les méprises sur le statut de la médiation et les difficultés (incompréhension, financement, autorité sur la médiation…etc.…) trouvent fréquemment leur source dans le statut (l’identité) de la médiation. Il  n’est donc pas superflu de rappeler les trois statuts possibles d’une médiation, chacun exerçant son impact propre sur le mécanisme. D’où viennent les médiateurs et facilitateurs ? Que représentent-ils ? Quels liens de dépendance entretiennent-ils avec les centres de décision régionale ou internationale? La réponse à de telles questions n’est pas neutre quant aux écueils que rencontrent les médiations et facilitations.

Trois cas de figure peuvent se présenter : Le médiateur peut représenter une organisation internationale . Il peut agir au nom d’un Etat, tout comme il peut agir en tant que personnalité indépendante animant un mécanisme ad hoc.

Chacune de ces configurations frappe de son sceau propre le fonctionnement du mécanisme d’intercession.

Le médiateur qui agit au nom d’une organisation internationale (à laquelle on assimile l’organisation régionale) est généralement limité dans ses initiatives. La très forte bureaucratisation des organisations internationales soumet le médiateur à une discipline inadéquate avec les conditions de travail que requiert ce genre de structures où la liberté, la flexibilité, l’esprit d’initiative  ne devraient être limités que par les seules considérations d’efficience et de rationalité.

Le médiateur agissant au nom d’un Etat emporte avec lui tous les méfaits de cette qualité. Comment l’Etat en question est-il perçu ? Nourrit-il des ambitions de domination, d’hégémonie sur le pays en crise où il intervient ? A –t-il des enjeux (encore eux !) qui motivent l’intérêt qu’il accorde à la crise ou bien est-il seulement motivé par le mobile louable d’éteindre le feu dans la demeure voisine ? Toutes ces questions et bien d’autres continueront à tarauder les esprits des acteurs internes de la crise et se poser comme soubassement à leurs doutes et à leur scepticisme ravageurs pour la médiation.

La nomination d’une personnalité indépendante n’est pas moins discutée. Si elle rassure quant à la liberté d’action et l’indépendance des initiatives, elle atteste de ses propres fragilités. Une personnalité est toujours, malgré son audience et sa crédibilité, victime de son isolement et de sa solitude. Nous avons observé comment Nyerere, Mandela et Masire tanguaient dans les grands lacs lors des expériences burundaises et congolaises… La question reste posée : que choisir ? L’autorité morale ou le poids des Etats et des Organisations internationales ? L’essentiel n’est-il pas ailleurs ? A supposer que cette question trouve la réponse idoine, le facteur déterminant dans le succès d’une médiation reste et demeure l’attitude propre des acteurs nationaux du conflit. De ce point de vue, l’appropriation de leur propre processus constitue non pas la panacée mais à tout le moins un irremplaçable levier.

L’APPROPRIATION DU PROCESSUS

L’un des travers des médiations expérimentées ces dernières années pour résoudre les conflits africains a été indiscutablement la faiblesse des cadres conceptuels qui ont servi de grille référentielle aux facilitateurs et médiateurs. Perçus sous le prisme sociologique, de tels mécanismes s’apprêtent bel et bien à la systématisation analytique . A l’évidence, de tels mécanismes sont par excellence des mécanismes qui privilégient, à juste titre d’ailleurs, la prise en compte des talents propres de leurs animateurs plutôt que l’esclavage aux clichés et dogmes théoriques. Pourtant, la navigation à vue et la marche à tâtons sont peu rassurants quant aux résultats espérés. Aussi, l’élaboration d’un cadre conceptuel qui jette les fondations des principaux paramètres d’analyse et les esquisses, même à grands traits, des scenarii de solution, parait irremplaçable. Le cadre conceptuel renvoie à de multiples considérations. Il n’est pas dans notre intention dans cette présentation des écueils récurrents des facilitations d’en faire une articulation de notre propos. Nous nous limitons au seul aspect de la trajectoire que la médiation est appelée  à se tracer pour son cheminement : l’appropriation du processus. La question se pose d’un double point de vue : du point de vue de la médiation, du point de vue du peuple en crise. La corrélation entre les deux est reconnue de tous, tant la médiation apparaît comme une certaine continuation de la gestion du conflit par les parties.«Mediation is an extension and continuation of the parties own conflict management » (Jacob Bercovitch)

du point de vue de la médiation, la tendance est souvent à l’accaparement du processus. Le médiateur, surtout lorsqu’il s’agit d’une personnalité représentant un Etat (Chef d’Etat, par exemple) ou une personnalité indépendante choisie pour sa crédibilité et son expérience échappe difficilement à la tentation de considérer que le processus est sa chose. Il n’apprécie que rarement l’intérêt que portent les autres à son action et suspecte d’ingérence ou, pis encore, de remise en cause de sa compétence tous ceux qui essayent d’y regarder de près… La tentation d’accaparer le processus se double chez certains de velléités de politisation de leur contribution se manifestant à travers la poursuite d’objectifs étrangers à la solution de la crise dont ils sont en charge. On cherche dans ce cas à tirer un avantage politique pour un destin national. Ceux qui se laissent hanter par ce démon, multiplient les prises de position publiques et surtout les comptes rendus de leur action dans les medias de leurs propres pays. Se faisant, ils se privent d’atouts majeurs que la contribution des autres aurait pu leur apporter. Au delà de cet écueil, le comportement éloigne le processus de ses véritables bénéficiaires et rend difficile la solution et surtout l’exécution des accords politiques auxquels la médiation pourrait, devrait, déboucher.

Du point de vue des acteurs et du peuple en crise, l’accaparement du processus ou sa bureaucratisation n’augure généralement rien de positif. En effet, les peuples déchirés par les conflits développent en général de véritables complexes vis-à-vis de tout ce qui est étranger, notamment lorsque cet étranger semble « élever » une prétention à résoudre la crise qui les terrasse. Les fragilités qui les minent accroissent de façon inversement proportionnelle l’altérité et l’orgueil national.

L’appropriation du processus de médiation par le pays et le peuple en crise répond au nécessaire impératif de prise en compte de ce phénomène. Il répond aussi à un autre impératif, celui non seulement d’impliquer le peuple en crise dans son propre devenir national en l’incitant à protéger son processus de paix mais surtout à préparer les esprits à accepter les solutions en gestation, les accords futurs…

Le vrai défi ne réside pas dans l’organisation des dialogues, ni même dans la conclusion de ces accords, le vrai défi est dans l’exécution de tels accords.

Y a-t-il, peut-on, à juste titre, se demander, une manifestation de la récurrence funeste, aussi lancinante que l’inexécution des accords conclus par les facilitations et médiations

 















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