Prêcher dans le désert, Explorer le champ religieux pour comprendre


Saharamedias/Nouakchott
Dimanche 9 Novembre 2014


Il s’appelle Zekeria Ould Ahmed Salem, plus connu sous le nom familial Dine Ould Denna. Il est une sommité du monde de la science politique et est auteur d’une thèse magistrale consacrée à «la politique par le bas» qui permet d’explorer quelques-unes des productions littéraires et de prêches de chefs religieux connus, pour faire la démonstration que la Mauritanie n’est pas une exception en la matière.


Prêcher dans le désert, Explorer le champ religieux pour comprendre
Il est aussi auteur (ou co-auteur) de plusieurs ouvrages dont le dernier a pour titre : «Prêcher dans le désert. Islam politique et changement social en Mauritanie», paru chez Karthala en juin 2013.
Au commencement était la République Islamique de Mauritanie, une appellation qui fondait la vocation «religieuse» d’une Nation qui restait à construire, d’un espace qui restait à transformer en pays, d’une société qui était appelée à évoluer et à dépasser ses stratifications, à vaincre ses peurs pour s’engager résolument sur la voie du progrès qui menait fatalement au Progrès.
Le nouvel Etat était une promesse d’égalité citoyenne, de justice citoyenne, d’administration citoyenne… Plus d’un demi-siècle après la proclamation de l’indépendance, qu’en reste-t-il ? et surtout où en est la République «Islamique» ?
Après plus de vingt ans de fructueuses recherches, le politiste (et sociologue) Zekeria Ould Ahmed Salem se penche sur les «luttes et (les) mobilisations religieuses» dans notre société d’aujourd’hui.
Ce qui lui permet de flairer «une sphère publique islamique» qui voit se mouvoir toutes les expressions de la pensée d’inspiration religieuse : des plus radicales aux plus modérées. Le rapport «Islam, ethnicité, esclavage» retient son attention parce qu’il permet de voir (et certainement de comprendre) comment la religion est devenue un enjeu dans les luttes de classement et de placement dans une société en mutation. Mais le contexte mauritanien est-il singulier, se demande Ould Ahmed Salem ?
La démarche du chercheur consiste à aller de l’événement – l’autodafé de 2012 – pour faire la genèse de cette évolution qui a consisté à conquérir le champ du religieux pour légitimer sa cause et son action. Chaque acteur politique cherchant à ancrer son action dans un Islam «authentique», «originel», «vrai»…
«Il était reproché à cette littérature vénérée localement non seulement d’avoir légitimé depuis des siècles l’asservissement des populations maures noires arabophones, les hratin, mais aussi de constituer encore aujourd’hui un obstacle majeur à l’application effective par les juridictions du pays des lois criminalisant l’esclavage». D’où l’autodafé organisé par l’ONG anti-esclavagiste IRA de Birame Ould Dah Ould Abeid.
L’événement avait choqué l’opinion publique, laissant les conservatismes prendre le dessus dans une société qui n’a finalement rien oublié des réflexes d’antan. Du coup se posaient toutes les problématiques liées à l’émergence, au retour en force du religieux dans le champ politique par le truchement du social. L’Islam peut-il être le moteur de l’évolution politique et des transformations sociales ? Zekeria Ould Ahmed Salem articule sa démarche sur six axes avant de conclure. La première partie est réservée aux «paradoxes de l’islam politique» en Mauritanie.
Cet axe permet de faire la genèse de l’intrusion, puis de l’accaparement de la sphère publique par le fait islamique. L’Etat postcolonial qu’il fallait tropicaliser, à travers le recouvrement de son identité d’abord arabe (à travers l’arabisation) ensuite islamique à travers l’exigence plus ou moins violemment exprimée de conformer le quotidien à ce qui est supposé être les préceptes d’un Islam orthodoxe (aslamat achaari’ qu’on pourrait traduire par «la réislamisation de la rue» et qui commençait par l’interdiction aux restaurants d’ouvrir pendant le mois du ramadan et finissait par la séparation des genres, la fin de la mixité).
Le contour de ces questions est fixé par un historique des évolutions d’une République «enfin islamique», avec notamment les réformes éducatives qui ont toutes voulu ancrer cette identité religieuse et cette orientation de l’Etat-Nation. Mais se pose à la fin du processus, la problématique née des «mutations de l’autorité religieuse», notamment dans son aspect rapport entre «confréries et oulémas».
Le deuxième axe est consacré à l’Islam politique institutionnel à travers le parcours du parti Tawassoul qui regroupe les «Islamistes modérés». La genèse du parcours nous conduit à redécouvrir les débuts mouvementés et incertains de la mouvance, son passage par la «phase islamo-nationaliste» avant sa reconnaissance publique comme parti politique.
En troisième moment, nous explorons avec Ould Ahmed Salem «la face cachée» de l’islamisme politique, celle qui a donné la violence politique armée (terrorisme) mais aussi quelques expressions violentes dont la plus récente est celle prônée par le groupe Ahbab Arrassoul (les amoureux du Prophète, PSL) né à la suite de la publication de l’article blasphématoire fin 2013. Cette manifestation apparue bien après la publication de l’ouvrage, est justement la preuve de «l’indigénisation de la menace», qu’elle prenne l’ampleur d’un mouvement terroriste ou celle d’une réaction rétrograde et vindicative. Elle est l’aboutissement de l’«escalade annoncée» déjà par l’ouvrage.
 
C’est le lieu de réfléchir aux causes et manifestations de l’extrémisme, de le voir dans le sillage de «la menace globale», de plonger dans les racines du rapport entre théologie et politique pour déceler les chemins qui les mènent l’une à l’autre. C’est bien sur ces chemins sinueux et chaotiques qu’il faut trouver les sources profondes de la violence politique comme exacerbation de la lutte identitaire qui consiste à un moment à trouver une place pour soi sur l’échiquier. Tous les moyens sont alors bons pour y arriver.
La stratégie élaborée officiellement pour lutter contre l’extrémisme religieux vise la «déradicalisation», mais elle risque d’être rapidement dépassée si l’on ne prend pas en compte «les inégalités ethniques et (les) luttes socioreligieuses» qui sont le terreau de la violence à craindre le plus. C’est justement pour explorer ces influences que le fait religieux exerce sur le devenir sociopolitique du pays, que se construit le quatrième axe de l’ouvrage. Le retour à l’unicité de Dieu permet de rappeler que le Maitre de l’Univers, le seul Maitre de tout et de tous n’est autre qu’Allah.
A ce Maitre nous appartenons tous et pas à un autre. Commence la démarche du retour à l’Islam orthodoxe (ou originel), celui qui faisait de Bilal un homme libre et le premier muezzin de l’Islam. Cette démarche prend chez nous des dimensions épiques et tragiques parce qu’elle se confond avec une âpre lutte d’émancipation pour l’évolution d’une frange de la société, les hratin. Les «(dé)constructions religieuses de l’esclavage» vont permettre de contester la pratique abjecte de l’esclavage, mais en même temps elles ouvrent sur l’appropriation des arguments religieux afin de les utiliser dans le discours anti-esclavagiste.
Quand un journaliste demande à Birame Ould Dah Ould Abeid s’il conteste les préceptes de l’Islam, il lui répond sans ambages : «Je suis un salafiste qui croit profondément aux préceptes de l’Islam originel, orthodoxe». A un moment donné d’ailleurs, le parti islamiste ainsi que les militants de la mouvance, ont cherché à récupérer, sinon à accompagner l’IRA de Ould Abeid. Ce qui leur a valu l’obligation pour eux de s’en éloigner au plus après le fameux autodafé. «Une république islamique contre l’esclavage ?», c’est l’une des questions que se pose le chercheur à ce niveau de sa brillante démarche.
L’appropriation de l’outil religieux – symbole d’une légitimité recouvrée – continue avec «l’intrusion» plus ou moins organisée dans les espaces religieux comme la mosquée. La religion, après avoir été un outil d’inféodation utilisée par une aristocratie qui n’acceptait pas de se démettre, devient le cadre d’émancipation pour les opprimés historiques victimes directes ou indirectes de l’esclavage. Ce qui se traduit par une autonomisation des communautés hratine par rapport aux anciens maitres.
C’est ainsi qu’il est courant de voir aujourd’hui des imams haratine diriger les cérémonies de mariage, d’enterrement, mais aussi les prières obligatoires quotidiennes, celles des fêtes. On doit considérer cela comme une évolution positive dans la mesure où il est la consécration d’un progrès des mentalités. Mais cela prend des tournures risquées quand cette intrusion s’accompagne de violences verbales ou pratiques à l’image de ce qui s’est passé dernièrement dans certaines mosquées de Nouakchott.
Il faut rappeler cependant que si les oulémas jouaient pleinement leur rôle dans la diffusion d’un Islam tolérant, ouvert, égalitaire et juste, ces conflits seraient depuis longtemps dépassés. Boubacar Ould Messaoud, président de SOS-Esclaves, la première ONG à vocation anti-esclavagiste, nous dit dans une interview à un organe de presse local :
«Les esclaves ayant été asservis avec des arguments tirés de la religion, il conviendrait donc que les oulémas adoptent une position claire et prennent la parole pour soutenir cette loi {la loi criminalisant l’esclavage, ndlr}. Ils doivent parler du haut des tribunes des mosquées et partout ailleurs pour critiquer le phénomène de l’esclavage et démentir tout lien entre esclavage et islam. Si cela était fait, cela suffirait largement aux esclaves dans leur quête de liberté» (page 212).
Pour conclure ce chapitre Zekeria Ould Ahmed Salem nous dit : «Le débat sur les hiérarchies sociales, perçu dans les faits comme politique et non religieux, n’arrive pas pour autant à éviter d’invoquer l’islam. Ce paradoxe était sans doute appelé à durer tant que les hratin eux-mêmes n’avaient pas pris sur eux de procéder de façon énergique, et avec des arguments religieux, à la délégitimation religieuse de l’inégalité de naissance. Désormais entamé de façon spectaculaire, ce processus devrait s’accentuer avec l’accession croissante des membres de cette catégorie sociale à des positions d’autorité religieuse.» (page 227)
Le sixième et dernier axe de cette belle réflexion traite de la pratique islamique à travers la Charia comme inspiration du droit appliqué en Mauritanie ; le statut du personnel qui avait été conçu pour être une révolution dans le domaine des rapports sociaux et qui a finalement été réduit à un texte de loi qui ne remet pas en cause les fondamentaux de ces rapports ; et l’esclavage qui reste une pratique bien ancrée malgré la loi le criminalisant et les actions spectaculaires des ONG. Dans ce chapitre, des exemplaires tirés du vécu mauritanien sont donnés.
En conclusion, «l’islam devait alors servir à la consolidation nationaliste, de pair avec d’autres transformations globales de la société (sédentarisation, scolarisation de masse, démocratisation, etc.). mollement chassé par la porte par les premières autorités postcoloniales de la République islamique (suprême paradoxe !), l’espace public confessionnel était revenu d’abord et avant tout par les multiples fenêtres des réformes éducatives, de la résurgence du nationalisme arabo-musulman, des mutations sociales d’origine écologiques ou politiques, etc. dans ces conditions, le renouveau islamique semble s’être situé à la croisée des effets des politiques publiques religieuses, du changement social et des luttes politiques.»
C’est bien parce que «les politiques de l’Etat, les luttes sociales ou les diverses formes d’expression des rapports de force peuvent se décliner en autant de querelles théologiques ou jurisprudentielles, et inversement. Mais si tel est le cas, c’est moins parce qu’il y aurait une inévitable homologie entre religion et politique en islam que parce que les enjeux politiques, le sens social des croyances religieuses et les rapports sociaux évoluent de concert. En l’occurrence, le répertoire islamique apparait comme l’horizon moral de l’imaginaire social plutôt que comme la matrice ultime des changements sociaux.»
 
Encadré : Zekeria Ould Ahmed Salem, Politiste, sociologue et observateur averti
 
Titulaire d’un Doctorat (nouveau régime) avec mention «Très honorable» en sciences politiques à l’institut d’études politiques de l'université de Lyon 2 en France, Zekeria Ould Ahmed Salem revient au pays où il continue son travail de recherches par l’observation du terrain et par l’accumulation d’une production immensément riche en discussions et réflexions sur les réalités sociales et politiques du pays.
Il devient professeur à l’université de Nouakchott en 2002 après avoir été maitre de conférences pendant cinq ans. Il accède au titre de «professeur habilité» en 2011 alors qu’il s’était déjà taillé une place de choix au sein de la communauté des chercheurs et enseignants spécialisés de la Mauritanie. il a été, à ce titre, maître de conférences invité à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (2003), visiting fellow au Centre d'études africaines de Leyde aux Pays-Bas (2008), fulbright visiting scholar à l'université de Floride aux USA (2010), senior international fellow à l'Institut d'études avancées de Paris (2012) et de Nantes (2013).
Ce disciple de François Bayard participe justement à vulgariser, à expliquer, à «prouver» les thèses avancées par cette école moderne de science politique. Notamment avec sa thèse qui avait pour titre : «Retour sur le politique par le bas. De quelques modes populaires d’énonciations du politique en Mauritanie» et où il revenait sur les textes des Mauritanides, sur les prêches de Mohamed Ould Sidi Yahya et même sur les berceuses (tmaari) du Mahsar.
Arrivé aux sciences politiques par la philosophie (il a beaucoup travaillé Kant), il avait choisi pour son mémoire de DEA : «La formation de l’Etat moderne dans deux pays du Maghreb : l’Algérie et la Mauritanie». Il a co-écrit en 2004, «Les trajectoires d'un Etat-frontière : espaces, évolutions politiques et transformations sociales en Mauritanie» (éditions du CODESRIA, Dakar). Il a aussi écrit plusieurs articles dans des revues spécialisées sur l’esclavage en Mauritanie, sur l’islam et l‘islamisme dans la région du Sahel, sur les migrations, sur l’économie politique des ressources naturelles.
Il a été pour nous, à La Tribune, d’un très grand apport au tout début du lancement du journal où il signait sous son nom familial «Dine Ould Denna». Il a signé de nombreux articles et dirigé des dossiers consacrés à l’évolution sociale et politique de la Mauritanie.
 
 
Source : Mohamed Fall Oumeir
 
 














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