Zone franche de Nouadhibou : Recherche investisseurs désespérément


Par Sneiba Mohamed
Jeudi 10 Avril 2014


Nouadhibou zone franche. C’est l’esprit de la loi n°2013-001 du 02 janvier 2013, par laquelle le gouvernement mauritanien institue dans la Wilaya de Dakhlet Nouadhibou, une zone franche constituant une aire de développement économique prioritaire.


Maquette montrant la ville de Nouadhibou du futur (photo: zone franche)
Maquette montrant la ville de Nouadhibou du futur (photo: zone franche)
Six mois plus tard, les responsables de l’Autorité de la zone franche de Nouadhibou (AZFN) croient avoir mis les bouchées doubles pour que le président Mohamed Ould Abdel Aziz lui-même vienne donner le coup d’envoi des activités d’un projet effectué sur la base d’une  étude de faisabilité commandée, à la hâte, au bureau français Egis, filiale de la Caisse des dépôts en France.
Le gigantisme d’un tel projet dont le financement sur 15 ans a été chiffré à 4000 milliards d’Ouguiyas (10 milliards d’euros) fait sourire ceux qui ont connaissance du statut de Pays les Moins Avancés (PMA)   de la Mauritanie. Dans le camp de l’opposition, on se hâte même d’inscrire ce projet de zone franche dans la droite ligne de toutes ces « bonnes intentions » qui pavent le quinquennat finissant du président Aziz : nouvel aéroport international de Nouakchott, ville « déserte » de Chami, entre la capitale et Nouadhibou, la Grande mosquée de Nouakchott qu’on attend depuis 2009 (et qui sera finalement construite par la Turquie, comme il existe déjà une mosquée « saoudienne », « marocaine » et « qatari »), la ville touristique de « Ribat el Bahr » et tant d’autres projets restés à l’état de projet. Certes, il faut avoir des ambitions pour son pays mais à la mesure de ce qui existe comme capacités réelles ou réalisables. Ould Bakar, journaliste et farouche opposant au pouvoir actuel, explique cette situation paradoxale par «l’absence totale de planification, de programmation et de conception. Une zone franche en l’air, sans hôtels, sans sécurité, sans aéroport, sans structure sanitaire, il n’y a que le président Aziz à l’envisager », ironise-t-il, dans une longue interview publiée par le journal arabophone « El Emel el Jedid ».
Le « président des pauvres » serait ainsi victime de son populisme. L’ambitieux projet de zone franche de Nouadhibou est plus lié à des gains politiques espérés, entre la fin et le début d’un mandat, qu’à une étude de faisabilité sérieuse. Rien à voir avec la reprise des travaux d’infrastructures à Nouakchott ou l’aménagement de 4000 hectares dans la zone de la Vallée, frontière naturelle avec le Sénégal, destinés à donner du travail à 16.000 jeunes diplômés. Ici, les moyens mis en œuvre ne sont pas attendus d’un « ailleurs » qui hésite souvent à venir, à voir et à investir. Le président pense, décrète et agit, en ordonnant le financement de ces projets sur financement propre. Concernant la Zone franche, le financement requis fait dix fois le budget de l’Etat en 2014.
Pour éviter le piège du projet « éléphant blanc », le gouvernement de Moulay Ould Mohamed Laghdaf, aurait pu envisager de ramener à Nouadhibou son rayonnement international d’antan avant de songer à en faire une ville comme Casablanca, Dakar ou Abidjan !
En effet, c’est le rêve de tous les Stéphanois[[i]]url:#_edn1 que de voir leur cité retrouver la prospérité  perdue. Depuis la fin du siècle dernier, la pêche jadis florissante sur le littoral nord mauritanien, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Armateurs, travailleurs du secteur, petits opérateurs et mêmes employés des activités parallèles se plaignent de la chute vertigineuse de la production. L’activité, si on n’y prend garde, risque, à moyen terme, de ne plus nourrir son homme ! C’est, raconte Sidi H., gérant d’une petite unité de congelés, la conjonction de plusieurs facteurs qui fait que le secteur de la pêche traverse, depuis plusieurs années, une mauvaise passe. L’Etat n’a plus d’yeux que pour les redevances perçues de l’Union européenne. Quelque 86 millions d’euros qui renflouent chaque année les coffres de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM)  et contribuent à redorer le blason d’un gouvernement qui se démène sur plusieurs fronts. Les rares sociétés mixtes qui tiennent encore tombent sous la coupe d’un partenariat qui ne profite, selon certains nostalgiques de la période des « licences libres », qu’à la partie étrangère Il y a deux décennies, la situation était pourtant tout autre !
Jusqu’au milieu des années 80, on expliquait certaines richesses en Mauritanie par l’exploitation, qui profitaient à certains privilégiés, des richesses halieutiques du pays. Nouadhibou, mis au devant de la scène aujourd’hui par son nouveau statut de zone franche, était alors réputé pour ses armateurs qui ramassaient l’argent à la pelle, ses matelots prodigues et son luxe qui ne se retrouvait nulle part ailleurs, même pas à Nouakchott. A 470 kilomètres de la Capitale, Nouadhibou était alors une ville féerique, une sorte d’ « île au Trésor », difficile d’accès pour les Mauritaniens vivant dans les autres « cités » du pays, et « ignorée », superbement, par ceux qui répugnaient à aller tenter Dame Fortune grâce à un poisson qu’ils n’ont jamais vu de leurs yeux !
Mais aujourd’hui, Nouadhibou n’est plus ce qu’elle était hier. Le secteur halieutique connaît une déprime que d’aucuns considèrent comme le résultat d’une surexploitation des ressources maritimes, elles-mêmes une conséquence négative d’une politique des pêches irréfléchie menée par des pouvoirs qui n’avaient devant les yeux que le profit immédiat qu’ils tiraient d’Accords de pêche avec l’Union européenne, de la vente de licences « licencieuses » autorisant tous les agissements répréhensibles, au niveau de l’exploitation de produits à forte valeur commerciale, et de complicité avec des bateaux-pirates qui écumaient sans scrupules la Zone économique exclusive mauritanienne.
Pourtant, le secteur de la pêche continue à avoir un apport non négligeable dans l’économie nationale : 8% du PIB, 40% des recettes en devises, 29% du Budget de l’Etat et 36.000 emplois permanents !
 
Projet irréaliste
 
 Certes une année dans la vie d’une zone franche ne permet pas vraiment de décréter son échec mais ce sont les hypothèses de travail sur lesquelles se fondent le projet de la zone franche qui font ressortir son irrationalité dans le contexte économique actuel.
Le doute sur la capacité de la ZF de lever les fonds nécessaires vient de la clé de répartition des investissements : 42.5% pour le public (29% portés par l’Agence Nationale de la Zone Franche (ANZF) et 13,5% transférables vers des investisseurs privés via une convention spéciale de type PPP (partenariat public-privé) et 57,5% pour le privé. Pour l’instant, ce dernier ne semble pas encore convaincu qu’investir dans la zone franche est un bon risque. Sur le site de la ZF, l’actualité est faite de visites sans plus. Environ une dizaine en un an: Celles du président directeur général de la Société Islamique de Développement du Secteur Privé (SID), filiale de la BID, Khaled Al-Aboodi, du  Conseil des Affaires Russo-Arabe, conduite par Vladislav Lutsenko, d’une mission de la Banque mondiale et…d’élèves du lycée militaire d’excellence de Nouakchott, entre autres ! Ce n’est vraiment pas l’affluence. En tout cas, pas celle qui permettrait de mobiliser plus de la moitié des 10 milliards d’euros nécessaires pour faire tourner la zone franche à plein régime.
C’est dire que l’essentiel des activités de la Zone Franche est de servir de site d’attraction pour les hôtes du gouvernement qui ne manque pas à amener tous ses invités « faire un tour » du côté de la capitale économique. 
Certes l’installation de la ZFN ne fait que commencer mais les débuts sont suffisamment lents pour amener certains à douter de la capacité de l’Autorité de la zone franche à réaliser, durant les cinq prochaines années, la première partie de son Plan Pluriannuel d’un coût global de 4000 milliards d’Ouguiyas ! C’est d’autant plus inquiétant que celui par qui - et pour qui la ZFN -  est arrivée, Ismaël Ould Bodde Ould Cheikh Sidiya, a quitté la présidence de l’ANZF pour rejoindre, à nouveau, un gouvernement dont la  durée de vie ne devrait pas  être longue (les trois mois qui séparent de la présidentielle), ce qui fait dire à certains qu’il s’agit d’un désaveu.
C’est lui en tant qu’ancien ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire, à l’origine de la grande restructuration de la capitale Nouakchott, entre 2009 et 2012, avec le « déplacement » (l’Etat parle de relogement) de plus de 100000 familles, qui aurait suggéré au président Mohamed Ould Abdel Aziz de dépoussiérer le fameux projet de Zone franche de Nouadhibou. Une zone franche avait déjà été envisagée juste après l’indépendance de la Mauritanie, puis par les présidents Taya (1984-2005) et Sidi (2007-2008) mais (qu) elle i n’a jamais acquis, véritablement, l’assentiment des populations autochtones à cause des nombreux aspects non élucidés qui l’entourent. En raison d’abord la question de la propriété foncière qui fait déjà polémique. Comment, en effet, l’Autorité de la zone franche, qui mise sur la vente de terrains pour récolter quelque  463,198 milliards d’ouguiyas procédera-elle alors que tout le monde sait que l’espace vital de Nouadhibou appartient déjà  à des particuliers ? L’option de rachat des terres est déjà compliquée par la hausse vertigineuse des terrains à la faveur de l’annonce des grands investissements qui devraient être faits dans les cinq prochaines années. Un propriétaire note qu’une maison, proposée il y a un an à 20 millions d’ouguiyas, n’est pas cédée aujourd’hui à moins de 50 millions ! L’autre choix qui s’offre à l’Etat est évidemment l’expropriation, pour cause d'utilité publique, mais uniquement sur le parcours entre la ville et Cansado et la zone des cabanons. Si le gouvernement opte pour cette dernière solution, il doit d’abord calculer les risques d’explosion sociale qu’une telle expropriation peut provoquer dans une ville dont les habitants se plaignent de plus en plus de « l’envahissement » de populations venant des autres régions du pays.
C’est donc réellement par présomption (de capacités) que le gouvernement mauritanien a péché en se lançant dans cette « aventure » de zone franche à Nouadhibou.
En évoquant les 3 principaux atouts économiques (pêche, activités portuaires, activités minières) sur lesquels s’appuie le projet de zone franche, le bureau d’étude français oublie, volontairement ou non, de souligner que leur mise à niveau n’est pas seulement une question de financements. Le changement de mentalités, la présence de nouveaux intervenants et le nouveau statut de la ville compliquent la donne.
Le directeur général d’une usine de traitement de poisson ayant investi plus de 100 millions d’ouguiyas pour sa mise aux normes de l’Union européenne, pense que le gouvernement perd au change. Avec la Zone franche, le retour sur investissements attendu par l’Etat, qui prévoit des dotations estimées à 4 milliards d’euros (477.307 millions d’ouguiyas), pour le financement d’équipements relevant de ses compétences (éducation, sécurité, etc)  n’est pas pour demain. Ce sera un manque à gagner énorme quand on sait que les recettes financières drainées par la capitale économique représentaient, pour le seul secteur de la pêche, 20% du budget de l’Etat. Le pari de l’Autorité de la zone franche – et du gouvernement – sera donc de savoir attendre la maturité d’un projet, prévue en 2019, mais surtout d’assurer les moyens de survie d’une économie qui dépend assez largement de l’aide étrangère.
La solution sera, à n’en pas douter, d’arriver à convaincre les investisseurs du Golfe, les Saoudiens en tête, que le placement de leur argent dans des projets de pêche, comme ils envisagent de le faire dans le secteur de l’agriculture, est un bon risque. En d’autres termes, là où d’autres pays vendent leurs terres, le gouvernement mauritanien pense vendre sa mer. Collaborant déjà avec la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM) à travers la SABIC (l’une des 6 plus grandes sociétés de pétrochimie au monde), les Saoudiens viendraient alors bousculer les Chinois et les Européens qui ont toujours fait de la pêche dans les eaux territoriales mauritaniennes leur chasse gardée.
 
Favoriser d’abord les échanges avec le Maroc et l’Algérie
 
Pour l’expert en développement Cheikhany Ould Sidina, il ne faut pas chercher si loin. La viabilité politique et économique  de la ZFN dépend de sa capacité à devenir un facteur d’intégration. Et Ould Sidina de considérer que l’AZFN peut contribuer à la réalisation de cet objectif en se fixant comme priorité de  réaliser l’intégration économique avec l’Algérie dans le domaine des échanges  de produits et transferts de  technologies d’industrie de substitutions aux importations,  comme première étape d’une intégration maghrébine et ouest Africaine.
Les échanges avec le Maroc sont déjà très importants. Voitures et produits de consommation courante passent chaque jour en Mauritanie à travers le fameux PK 55, poste de douane à la lisière de la frontière avec le Sahara occidentale annexée par Rabat en 1975. L’axe routier reliant le Maroc à la Mauritanie, qui se prolonge vers le Sénégal (après la traversée par le bac au point frontalier de Rosso) et continue également vers le Mali, à travers la route de l’espoir (et le grand Est mauritanien) est de plus en plus fréquenté ces dernières années, y compris par les immigrés de retour d’Europe.
Pour Ould Sidina un certain rééquilibre entre les deux puissants voisins de la Mauritanie est à rechercher dans un partenariat avec l’Algérie dont le potentiel industriel impressionnant permet d’envisager de « monter une stratégie de partenariat, avec les dizaines d’entreprises d’industrie lourdes en leur offrant des facilités de dépôts en joint-venture avec engagements  de ceux-ci  de transfert de technologies à la ZFN à moyen terme  par l’ouverture de succursales industrielles en vue d’envisager la distribution  dans le marché mauritanien ».
Un avis parmi d’autres, tout le monde étant d’accord, cependant, que les structures d’accueil, notamment portuaires, n’offrent pas, à court terme, de réelles possibilités d’évolution du secteur de la pêche, principale raison d’être de la zone franche. Et même si, dans ce contexte, l’autorité de zone franche pense favoriser la productivité des structures actuelles et encourager l’installation de nouvelles unités ciblant les activités de transformation en accordant un régime sous douane de tous les intrants importés pour des unités de production et une franchise d’impôt et de taxes sur les activités pour certaines entreprises de transformation de produit de pêche. Pour les autres secteurs d’activité, l’absence d’une main d’œuvre qualifiée limite considérablement les possibilités de développement de la zone franche.
En définitive, il serait illusoire pour la Mauritanie de compter sur les seuls aspects juridiques ou institutionnels pour « vendre » ce projet à des investisseurs qui sont venus, ont vu mais hésitent encore à s’installer  dans une zone franche en devenir.
Sneiba Mohamed
 


[[i]]url:#_ednref1 Nom des habitants de Nouadhibou que les Français appelaient Port-Etienne.















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