
Bilal Ag Cherif, un jeune homme de taille moyenne, se tenait parmi les rangs des combattants du Front de libération de l’Azawad. Il portait son turban, qui ne laissait apparaître que ses yeux derrière des lunettes de soleil, ainsi qu’un costume traditionnel touareg reflétant l’identité de la région. La scène n’avait rien d’ordinaire, car il était venu prononcer un discours devant ses hommes, saluant ce qu’il a qualifié de sacrifices qui ont abouti à la prise de Kidal, cette ville stratégique revenue entre leurs mains, dans un rebondissement qui reflète un renversement de situation notable dans l’équilibre des pouvoirs au nord du Mali.
Cet homme n’apparaît que rarement dans les médias ; ses déplacements sont rares et calculés, et la sécurité reste sa principale préoccupation. C’est pourquoi il pèse chaque pas et chaque geste qu’il effectue dans le nord du Mali, cette région où il a toujours rêvé de fonder un État reflétant « les valeurs et les coutumes d’une société qu’il estimait différente de celle des habitants du sud » du Mali.

Ag Cherif occupe une place importante auprès des Touaregs qui estiment que son accession à la tête du Front de libération de l’Azawad n’est pas le fruit du hasard, car c’est un enfant qui a été élevé dans la lutte pour que les Azawadi obtiennent leurs droits.
L’enfant rebelle
Né en 1977 à Kidal, dans le nord du Mali, il a fait ses études en Libye et obtenu un master en économie, un diplôme qui ne signifie rien pour lui, car il a toujours été préoccupé par ce qu’il appelle les « causes de son peuple ».
En Libye, il a réussi à se constituer un vaste réseau de relations qui l’a rapproché des cercles décisionnaires, au point d’être l’intermédiaire auprès du président libyen Mouammar Kadhafi, qui a utilisé les Touaregs dans sa guerre au Tchad.

Alors que le Mouvement national pour la libération de l’Azawad déposait les armes, s’engageant dans un accord de paix avec le gouvernement malien, la conscience de Bilal quant à la cause des Azawadis se formait et mûrissait, et il fit très tôt preuve d’une capacité exceptionnelle à enfreindre les règles et la hiérarchie.
C’est ainsi que, le 27 mars 1996, en compagnie d’un groupe d’étudiants touaregs, il a fondé le Front de libération de l’Azawad, qui a constitué le noyau initial de sa lutte politique armée. En peu de temps, le mouvement a réussi à nouer des relations avec les dirigeants Touaregs qui avaient appartenu au bataillon crée par Kadafi en 1987.
Le jeune homme a réussi à tisser un réseau complexe de relations sur le continent africain avec des diplomates, voire des chefs d’État, et a joué un rôle de premier plan lors de la visite de Mouammar Kadhafi à Tombouctou en 2006, où il a présidé une prière à laquelle ont assisté des chefs d’État africains et des dirigeants du Front de libération de l’Azawad.
À l’époque, Bilal, loin des projecteurs des médias et des radars de l’armée malienne et de ses services de renseignement, travaillait dans les coulisses en Libye, profitant de la confiance que Kadhafi accordait aux Touaregs, qu’il comblait d’argent et d’armes.
Retour aux sources
Après deux décennies passées en Libye, il décida en 2010 de retourner dans le nord du Mali, estimant que le moment était venu de prendre les rênes sur le terrain ; travailler dans l’ombre ne l’attirait plus, à une époque où la Libye était au bord d’une guerre civile qui éclatera un an plus tard.
Ag Cherif est revenu fort d’une expérience en relations publiques, acquise lors de son séjour en Libye et de ses déplacements dans plusieurs pays. Il estimait que le moment était venu de relancer la rébellion et de remettre au premier plan ce qu’il appelle la « cause des Azawadis ».
La « révolution libyenne », qui a renversé Kadhafi, allié des Touaregs, leur a offert une occasion dont ils ont profité pour renforcer leur arsenal militaire avec des armes sophistiquées, ce qui a constitué un tournant décisif lors des attaques de 2012.
Bilal Ag Cherif figurait parmi les dirigeants qui ont appelé à la reprise de la guerre pour obtenir l’indépendance du nord, justifiant cela par la faiblesse de l’armée malienne et les luttes de pouvoir au sein de son commandement.
Une alliance contre nature
Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad n’étant pas en mesure d’affronter seul l’armée malienne Ag Bilal a donc conclu une alliance avec le groupe Ansar Dine, dirigé par Iyad Ag Gali, ancien dirigeant du Mouvement avant d’en être exclu.
Selon certaines sources, Bilal Ag Cherif a été l’un des artisans de cette alliance et l’un de ses plus fervents partisans, estimant que l’indépendance du Nord ne pouvait être obtenue sans le soutien de ce groupe armé.
Au début de l’année 2012, les rebelles touaregs, aux côtés d’autres groupes armés, ont lancé une nouvelle vague d’attaques, marquant le début d’une nouvelle phase du conflit qui dure depuis 1963. Cette phase a toutefois vu l’arrivée de nouveaux acteurs affiliés à Al-Qaïda.
Cette alliance a réussi à prendre le contrôle de vastes zones du nord du Mali, notamment Kidal et Tombouctou, sans rencontrer de résistance notable de la part de l’armée malienne, qui s’est effondrée.
Cette alliance a constitué une grande surprise, car elle réunissait deux mouvements idéologiquement et intellectuellement opposés ; le Mouvement national pour la libération de l’Azawad est considéré comme un mouvement « laïc », tandis que les autres groupes armés sont liés à Al-Qaïda.
Bilal Ag Cherif était l’un des principaux défenseurs de cette alliance lorsqu’il occupait le poste de secrétaire général du Mouvement national pour la libération de l’Azawad. Il est également considéré comme le coordinateur général de l’effort de guerre des factions armées regroupées au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad et du Cadre de coordination stratégique permanent pour la paix, la sécurité et le développement.
Le 16 avril 2012, le secrétaire général Bilal Ag Cherif a proclamé unilatéralement l’indépendance de l’État d’Azawad, mais la communauté internationale a refusé de la reconnaître et a condamné les attaques ainsi que la prise de contrôle d’un certain nombre de villes du nord.
Le moment critique
À peine Bilal et les dirigeants du mouvement avaient-ils commencé à jeter les bases de leur État « laïc » qu’ils se sont heurtés à Al-Qaïda, qui prônait une vision différente fondée sur l’application de la charia.
Le conflit étant inévitable, les fondements sur lesquels reposait l’alliance n’ont pas tenu, et la relation est passée d’une coordination militaire à une confrontation armée et à des combats.
Le mouvement n’a pas résisté face aux combattants des groupes regroupés sous la bannière d’Al-Qaïda ; ses lignes se sont effondrées et il a été chassé des principales villes qu’il contrôlait.
Bilal Ag Cherif a été blessé lors des affrontements à Gao en 2012 et a été transféré à Ouagadougou, la capitale burkinabé, pour y être soigné, avant que le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest n’annonce sa prise de contrôle de la ville, après en avoir chassé les combattants du mouvement.
Retour sur le devant de la scène
Ag Cherif s’est fait discret pendant un certain temps, avant de revenir sur le devant de la scène dans plusieurs capitales africaines francophones, en tant que négociateur dans les processus de paix et représentant du mouvement lors des différents accords.
Après des négociations marathon, la Coordination des mouvements de l’Azawad et le gouvernement malien ont signé l’accord de paix et de réconciliation, qui visait à mettre fin à des années de conflit.
L’accord prévoyait la création de conseils locaux élus au suffrage universel direct, dotés de larges pouvoirs, sans pour autant accorder l’autonomie au nord du pays ni adopter un système fédéral. Il ne comportait pas non plus de reconnaissance du nom « Azawad », donné par les rebelles au nord du Mali, répondant ainsi aux exigences du gouvernement de Bamako.
Cet accord a permis à Bilal Ag Cherif de revenir sur le devant de la scène en tant que chef dans le nord, où il a entamé des tournées dans les villes de la région sous le regard de l’armée malienne et des autorités, dans des circonstances qui auraient été impossibles avant la signature de l’accord.
Ag Cherif a rencontré des notables et des chefs de tribus dans plusieurs villes, ainsi que des dirigeants de mouvements armés rattachés aux Touaregs, dans le but de les intégrer au Mouvement national pour la libération de l’Azawad et d’unifier les rangs.
Les années de paix ont été marquées par un calme relatif, ce qui a donné au chef du mouvement une marge de manœuvre pour renforcer sa position en nouant des alliances avec d’autres mouvements armés touaregs.
Le coup d’État contre la paix
Cependant, cette situation n’a pas plu à certains officiers de l’armée malienne, qui se sont empressés d’organiser un coup d’État contre le président Ibrahim Boubacar Keïta. Ils se sont toutefois heurtés à une forte opposition de la part de la France, de l’Occident et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
Sous la pression de la communauté internationale, les militaires ont accepté de céder le pouvoir et de nommer le colonel à la retraite Bah N’Daw à la présidence pendant la période de transition, en tant que personnalité civile. Mokhtar Wane a été chargé de diriger le gouvernement, tandis que le chef du coup d’État, Assimi Goïta, est devenu vice-président doté de larges pouvoirs.
Le 25 mai 2021, Goïta a renversé, par un coup d’État militaire, le président Bah N’Daw et son chef du gouvernement Mokhtar Wane, déclarant qu’ils avaient échoué dans l’exercice de leurs fonctions et les accusant de chercher à « saboter le processus de transition dans le pays ».

En 2024, le Conseil militaire a annoncé la fin de l’accord de paix signé en 2015 à Alger avec les groupes séparatistes du nord, avec « effet immédiat ».
La guerre a repris entre la Coordination du Front de libération de l’Azawad et l’armée malienne, soutenue par le groupe russe Wagner, les deux parties reprenant le contrôle de vastes zones du nord du Mali.
Bilal Ag Cherif avait anticipé l’effondrement de cet accord, accusant Bamako de l’avoir violé et de ne pas avoir respecté ses engagements depuis le début de sa mise en œuvre.
Ag Cherif a déclaré plusieurs fois à la presse, que cette nouvelle guerre pourrait sceller le sort du « peuple azawadi », soulignant que son mouvement n’avait pas violé l’accord.
Rejet de la laïcité
Le président du Mouvement national pour la libération de l’Azawad fait partie des dirigeants touaregs qui rejettent la notion de « laïcité », affirmant que les habitants de la région de l’Azawad sont musulmans et que leur approche repose sur les principes fondamentaux de l’islam.
Dans une interview précédente, il a déclaré que la Constitution de l’Azawad serait fondée sur le Coran, ainsi que sur d’autres principes tirés des traités internationaux, à condition qu’ils ne soient pas en contradiction avec l’islam.
Ag Cherif a précisé que la référence religieuse s’appuierait sur l’interprétation de l’imam Malik, ainsi que sur des principes internationaux qui ne contredisent pas la religion, soulignant que la société azawadienne est à « 100 % musulmane » et adopte, selon ses propres termes, un islam modéré.
Selon certaines sources, des dirigeants touaregs estiment qu’il est nécessaire de s’allier avec le Front de soutien à l’islam et aux musulmans afin de « chasser l’armée malienne et Wagner du nord du Mali ».
Bilal Ag Cherif reconnaît que le Front de libération de l’Azawad ne peut pas affronter seul l’armée malienne et les forces russes, compte tenu de la différence de moyens et de leurs limites. C’est pourquoi il estimait que la réalisation de gains politiques et sur le terrain passait par une alliance avec le groupe « Soutien de l’islam et des musulmans ».
Amis dans l’intérêt
Ag Cherif a réussi à conclure un accord avec le groupe en 2024, qui prévoit que les rebelles touaregs acceptent l’application de la charia, que les juges ne soient nommés qu’avec l’accord des deux parties, ainsi que le partage de leurs expertises militaires.
L’accord prévoit également que le « Front de libération de l’Azawad » se charge principalement de l’administration des centres urbains, tandis que le groupe Nasra al-Islam prend en charge les zones rurales.
À l’aube du samedi 25 avril dernier, cette alliance a mené une attaque coordonnée visant les villes de Bamako, Kati, Kuna, Mopti, Gao et Kidal, dans ce qui a été l’une des attaques les plus violentes de ces dernières années.
Cette offensive a permis au Front de réaliser des avancées sur le terrain, notamment la reprise du contrôle de Kidal, ville stratégique d’où Bilal Ag Cherif avait proclamé en 2012 la création de l’État d’Azawad, qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale.
Le retour du conquérant
Ag Cherif est revenu dans la ville quelques jours après sa reconquête, s’y promenant et inspectant le matériel laissé par l’armée malienne et les éléments de la « Légion africaine » russe, y compris des armes lourdes à l’intérieur de la base militaire.
Entouré de combattants dont il a salué les sacrifices pour la reconquête de la ville, il a affirmé que ce n’était que le début de ce qu’il décrit comme la libération du Nord et l’accession à l’indépendance.
Ag Cherif ne fait pas partie de ceux qui refusent le dialogue avec Bamako, mais il pose des conditions à cet égard. Il a déclaré dans des propos à la presse : « Le gouvernement doit comprendre qu’il ne peut pas rester en Azawad sans l’accord du peuple azawadi, quels que soient les moyens utilisés, quel que soit le nombre de victimes et quelles que soient les parties qui le soutiennent. »

Il a ajouté : « Si les autorités comprennent cela et acceptent d’engager un dialogue sérieux sur une nouvelle relation entre le Nord et le Sud, la guerre prendra fin. »
L’homme semblait sûr de lui lorsqu’il parlait du nord du Mali, comme s’il avait une vision claire des voies vers une solution, bien qu’il n’ait que quarante-neuf ans.
« Dans la société touareg, l’âge n’est pas considéré comme un critère déterminant ; l’influence se mesure plutôt à l’importance de l’appartenance à une famille ayant un poids traditionnel dans la région », a indiqué une source proche du Front de libération de l’Azawad.





