
Le jeune homme frêle avait pris place, avec des proches, dans une voiture traversant le désert, le regard perdu dans le vide. Ne pouvant plus s’adonner à l’élevage du fait de la grande sécheresse qui a frappé la région et qui a décimé le bétail, ils n’ont donc eu d’autre choix que d’émigrer vers la Libye, qui connaissait alors de profondes mutations économiques grâce à ses richesses pétrolières.
Le jeune Iyad Agh Gali s’est installé dans une ville libyenne et s’est mis à la recherche du travail. Il a d’abord été jardinier, puis gardien de parking, avant de rejoindre le Corps islamique fondé par le président libyen Mouammar Kadhafi. Son adhésion a marqué un tournant décisif, faisant de lui l’un des personnages les plus controversés, recherché par les services de renseignement occidentaux et inscrit sur les listes des organisations terroristes.
Le nom de Ghali revient aujourd’hui sur le devant de la scène après que le groupe « Nasra al-Islam wal-Muslimin », en coordination avec le Front de libération de l’Azawad, avait attaqué plusieurs bases militaires dans diverses villes de Mali et pris le contrôle de certaines d’entre elles, imposant ainsi une nouvelle réalité dans un pays qui, sitôt sorti d’un gouffre, qu’il tombait dans un autre.

Le nom d’Iyad Ag Gali s’est retrouvé à la une des journaux et au cœur des discussions des médias internationaux. Bien qu’il ne soit pas apparu en public, il reste l’architecte de cette opération, par laquelle il tente de renforcer son emprise sur le pouvoir et de proclamer la création d’un État islamique sur le modèle des talibans en Afghanistan.
Fuir la sécheresse
Iyad Ag Gali est né en 1955 dans une famille appartenant aux tribus des Ifoghas, à Kidal, dans le nord du Mali, dont les moyens de subsistance reposent sur l’élevage et la reproduction du bétail.
Dans les années 70, la sécheresse a commencé à frapper la région du Sahel, puis a atteint son paroxysme dans les années 80, laissant des traces sociales dramatiques dans le Sahel, en particulier chez les Touaregs du nord du Mali.
Le recul annuel des précipitations dans la région sur une période d’une décennie a entraîné l’assèchement des pâturages et l’épuisement des sources d’eau, et les habitants se sont retrouvés confrontés à une situation difficile qu’ils n’avaient jamais connue auparavant.

La famille d’Iyad Ag Gali a été l’une des victimes de cette nouvelle réalité, et le jeune homme, alors âgé d’une vingtaine d’années, n’a eu d’autre choix que d’émigrer en Libye, comme beaucoup d’autres Touaregs.
Gali a exercé divers métiers, notamment dans le jardinage et la surveillance de véhicules, avant de rejoindre le Corps islamique formé par le président libyen Mouammar Kadhafi et utilisé dans sa guerre contre le Tchad.
Son adhésion à cette formation lui a permis de s’entraîner au combat et d’acquérir une expérience sur le terrain qui allait jouer un rôle déterminant dans son parcours et sa rébellion au Mali.
Selon certains médias, Gali aurait été envoyé combattre au Liban contre les milices chrétiennes pendant la guerre civile des années 1980, période durant laquelle Kadhafi soutenait plusieurs milices, notamment des factions palestiniennes ainsi que des forces libanaises de gauche et islamistes.
Le rebelle pragmatique
Après que Kadhafi ait dissous la brigade en 1987, Iyad est rentré dans son pays en 1990, fort d’une grande expérience militaire sur le terrain acquise sur plusieurs champs de bataille, ce qui a fait germer chez lui l’idée de la rébellion.

Il prit la tête du Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad, noyau d’un mouvement réclamant la sécession du nord et la création d’un État « Azawad ». La première opération militaire, menée par Gali, eu lieu le 28 juillet 1990 entraînant la mort de plusieurs gendarmes dans la ville de Mienka, une opération suivie plus tard par des attaques contre des bases militaires.
Le mouvement a entamé des négociations en 1991 avec le gouvernement central à Bamako, Ag Gali y représentait les rebelles. Ces négociations aboutirent à un accord de paix sans pour autant atteindre les objectifs du mouvement, ce qui lui valut deux images contradictoires : celle d’un homme ayant rétabli la paix dans le nord aux yeux de beaucoup, et celle d’un traître aux yeux d’un certain nombre de rebelles qui estimaient qu’il était tombé sous la coupole du pouvoir malien.
Gali a réussi à gagner la confiance des autorités maliennes, ce qui a renforcé sa position politique en tant qu’homme pragmatique orientant sa boussole là où se pense trouver ses intérêts. Le régime de l’ancien président Amadou Toumani Touré l’a ainsi récompensé en le nommant consul à Djeddah, en Arabie saoudite, en 2007.
Évolution idéologique
Au cours de cette phase de rapprochement avec le pouvoir, la vie de cet homme a connu des changements radicaux passant de la gauche à une idéologie salafiste imprégnée et influencée par les mouvements djihadistes tels qu’Al-Qaïda et les talibans.
Selon les récits qui circulent, des prédicateurs salafistes pakistanais appartenant au groupe « Tabligh » sont arrivés dans la ville de Kidal et leur discours a interpellé Iyad tombé sous leur charme, évoquant avec eux de nombreux sujets, avant d’en ressortir influencé par leur pensée et de devenir l’un de leurs disciples.
Bien que son apparence ait changé, Il n’a pas fait part de ses idées ni de ses orientations.
Il s’est mis à porter des vêtements blancs et à fréquenter assidûment les mosquées, effectuant même selon certains médias un court voyage à Peshawar.

Même après avoir ouvertement adopté les idées salafistes dès 2003, Ag Gali s’est efforcé de se présenter comme un « islamiste relativement modéré », affirmant son rejet des attentats-suicides et des actes de « terrorisme », une démarche que les observateurs avaient considérée comme s’inscrivant dans son pragmatisme politique.
Vicki Hedleston, qui était ambassadrice des États-Unis au Mali en 2003, avait rencontré Ag Gali, dans le cadre des efforts de l’administration Bush de traquer les « terroristes » après les attentats du 11 septembre.
Selon Hadleston, ils ont soupçonné Gali après avoir reçu des renseignements indiquant qu’Al-Qaïda était sur le point d’ouvrir un nouveau front dans la région du Sahel africain.
Lors de leur rencontre, Iyad avait nié avoir épousé l’idéologie d’Al-Qaïda, ce qui n’avait pas convaincu la diplomate américaine qui avait déclaré plus tard qu’elle était convaincue qu’il mentait.
Retour au combat
Iyad est revenu après avoir été expulsé de Djeddah en 2010 et a commencé à nouer des liens avec Al-Qaïda dans la région, tirant parti de ses relations avec un dirigeant de premier plan de l’organisation.
Il s’est fait connaître en tant qu’intermédiaire dans des opérations d’enlèvement de ressortissants étrangers menées par ces groupes, touchant une part des rançons. Il a joué un rôle majeur dans la libération des otages de la société Areva enlevés dans le nord du Niger, considérant cette activité comme « lucrative ».
En 2012, Iyad est apparu dans une vidéo de 12 minutes, la barbe fournie, en train de prier, puis on le voit inspecter ses combattants au sein du mouvement Ansar Dine, avant d’être filmé lors d’attaques contre une caserne militaire, ainsi que des images de soldats tués.
Les agissements de cet homme ont joué un rôle déterminant dans la chute du nord aux mains des combattants d’Al-Qaïda, ce qui a nécessité l’intervention de la France et de ses alliés occidentaux pour sauver le Mali de la chute aux mains de ces groupes.
Iyad s’est attaché à faire d’Ansar Dine un mouvement bénéficiant d’un ancrage populaire, renforçant ainsi ses relations avec les populations locales à l’instar du modèle taliban, plutôt que de se concentrer sur la stratégie d’Al-Qaïda fondée sur la réalisation d’attaques extérieures.
Selon les analystes, le parcours et la personnalité d’Iyad reflètent le profil d’un dirigeant politique pragmatique cherchant à imposer son influence sur la scène politique malienne.
Unification des groupes
C’est pourquoi le chef du mouvement Ansar Dine a pris l’initiative d’unifier les rangs des mouvements armés sous une seule organisation afin de s’opposer au gouvernement de Bamako et d’expulser les forces étrangères du Mali.
Il estimait que le rêve d’accéder au pouvoir ne pouvait se réaliser qu’en rassemblant les groupes rebelles sous une même bannière, ce qui s’est concrétisé en 2017 sous le nom de Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans.
Cette organisation regroupe le groupe « Ansar Dine », dirigé par Ag Gali, les « Brigades de Macina » sous le commandement d’Amadou Koufa, les « Mourabitounes » affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique, ainsi qu’une faction dissidente de la branche nord-africaine d’Al-Qaïda.
Par cette démarche, et grâce à son ouverture aux groupes ethniques comprenant les Arabes, les Touaregs, les Peuls et les Bambaras, Ghali a cherché à présenter le groupe « Nasra al-Islam wal-Muslimin » comme une entité nationale rassemblant les composantes maliennes.
L’organisation repose sur une structure organisationnelle fondée sur un conseil de direction appelé « Conseil des sages », qui constitue l’instance suprême, soutenue par un organe plus large appelé « Conseil de la Choura ».
Contrairement à certaines autres organisations, « Soutien de l’islam et des musulmans » ne repose pas sur un leadership individuel absolu, mais sur un modèle de direction plus proche de celui d’un « responsable délégué », en l’occurrence Iyad Ag Gali.
Cette organisation a mené des attaques coordonnées contre l’armée malienne, les bases françaises et occidentales, ainsi que les forces de maintien de la paix, entraînant des pertes importantes au sein de ces dernières.
Condition du dialogue
La France a refusé d’entamer un dialogue avec Iyad Ag Gali, chef du groupe « Soutien de l’islam et des musulmans », et Amadou Koufa, commandant de la Brigade de libération de Macina, après que le Mali ait annoncé sa volonté d’engager le dialogue avec eux, ce à quoi le groupe « Soutien de l’islam et des musulmans » avait répondu par l’acceptation, mais en posant des conditions, au premier rang desquelles le retrait des forces françaises de la région.
Le président français Emmanuel Macron a déclaré en février 2021 qu’Iyad Ag Gali et Amadou Koufa étaient des agresseurs et ne pouvaient en aucun cas être des interlocuteurs, estimant qu’ils étaient tous deux des chefs terroristes responsables de la mort de milliers de civils et de militaires.
Alors que la France mobilisait son soutien en faveur de la Force conjointe du Sahel et la plaçait sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies, l’officier Assimi Goïta renversait le président Bah N’Daw et son chef du gouvernement Mokhtar Wane le 25 mai 2021.
Les relations entre la France et les nouveaux dirigeants du coup d’État, qui tenaient un discours hostile à l’Occident et à ses interventions, se sont tendues, alors qu’ils commençaient à se rapprocher de la Russie, rompaient leurs relations avec Paris et lui demandaient de retirer ses troupes.
Iyad surveillait la nouvelle situation au Mali, profitant du vide laissé par la France, et se préparait à la nouvelle phase dans laquelle les Russes allaient entrer en tant que nouveaux alliés de Goïta, qui comptait sur eux pour « purifier » le pays de la cause de l’islam et des musulmans.
L’armée malienne a annoncé une nouvelle opération militaire visant ces groupes en 2022, avec le soutien du groupe russe Wagner, mais la situation s’est compliquée et la fréquence des attaques armées contre les casernes militaires s’est intensifiée.
La grande bataille
Le samedi 25 avril dernier a été le théâtre de l’une des attaques les plus violentes menées par le groupe « Nasra al-Islam wal-Muslimin » en coordination avec le Mouvement pour la libération de l’Azawad (MLA), qui a démontré la puissance de ces groupes et leur capacité à porter des coups à l’armée malienne.
Le Mouvement pour le soutien de l’islam et des musulmans a réussi à atteindre la résidence de Goïta et du ministre de la Défense, située dans la base militaire fortement sécurisée de Kati, sans rencontrer de résistance notable.

Ces attaques ont entraîné la mort du ministre de la Défense, et « Al-Nusra » a annoncé avoir réalisé des avancées sur le terrain dans plusieurs villes du centre et du nord du pays, notamment Mopti, Gao, Kidal et Séfaré.
Ces attaques coordonnées, considérées comme les plus importantes depuis le début du conflit en 2012, ont été orchestrées par l’homme fort et influent Iyad Ag Gali, qui apparaît rarement en public.
Ces attaques rappellent ce qu’avait dit un observateur averti de la situation au Mali et fin connaisseur du parcours de Ghali : c’est un homme qui n’a jamais perdu une bataille depuis qu’il a commencé sa carrière militaire dans la division fondée par Kadhafi, en passant par sa participation aux combats de la guerre civile au Liban, jusqu’à son engagement au sein de Nasra al-Islam wal-Muslimin.




